MANIFESTE POUR L’ABSTENTION
Le rituel de l’inertie en démocratie marchande
Les élections sont une sorte de rituel chez les systèmes politiques qui prétendent à la démocratie. Il est donc légitime de se demander quelle place ce rituel occupe, chez nous, dans notre vie collective. Quels sont ses mécanismes, le type de société auquel il appartient, le système dans lequel il s’inscrit et comment il façonne nos comportements et sert ou dessert nos intérêts collectifs à moyen et à plus long terme.
Soulignons d’abord qu’au niveau individuel, notre cerveau semble allergique au désordre, au changement. Il est continuellement à la recherche de sens et de prévisibilité, car l’humanité a une certaine propension à se raconter des histoires et à s’illusionner sur ses capacités à orienter le cours de son destin. D’où le rôle des rituels qui définissent les codes, les règles et préceptes qui vont permettre de donner une cohérence et une direction à notre vie et au vivre ensemble.
Les « faiseurs d’opinion », ces illusionnistes, l’ont bien compris, particulièrement lorsque notre futur apparaît rempli d’incertitudes et de doutes. Pour eux, parler à nos neurones par l’image, le langage, un contenu audio ou vidéo, constituent de puissants outils de propagande et de manipulation. Les élections sont pour eux une occasion privilégiée de nous calmer en nous promettant du « pain et des jeux » et de protéger nos acquis tout en inventant des histoires de petits progrès au sein d'un avenir utopique grâce au développement durable, version socialement acceptable du futur. Le message doit être structuré, capable d’atteindre les zones irrationnelles de notre cerveau, et être porté par des « faiseurs d’opinions » retrouvés dans les médias traditionnels et non traditionnels.
L’exercice a pour but de rassurer les bonnes gens, de légitimer les dirigeants, les partis politiques et les gouvernements qui auront ainsi l’autorité de prendre des décisions en notre nom. Dès lors, une question se pose. Quels sont les règles, les valeurs et les objectifs de « notre démocratie »? Qui décide et de quoi exactement?
Les fondements socio-économiques
Hannah Arendt (philosophe allemande) a étudié, dans Les Origines du totalitarisme publié en 1951, les fondements et mécanismes du nazisme et du bolchévisme. Elle situe le début de l'impérialisme vers 1884, marquant une expansion politique et économique effrénée qui permettait l'exportation des capitaux vers les colonies afin d'écouler un trop-plein d'accumulation au niveau national. Cette ère a réduit les partis politiques en instruments de la politique mondiale et remplacé l'intérêt national par la quête illimitée de profits, posant les bases du totalitarisme. La politique intérieure s'est affaibli. Les partis politiques ont perdu leur prestige et leur fonction de représentation pour devenir des outils de la bureaucratie impérialiste, le gouvernement ne reposant plus sur la volonté populaire.
Pour Arendt l'impérialisme a transformé la politique en une « affaire » de gestion de pouvoir et de capital, préparant le terrain pour la désintégration sociale et politique du XXe siècle. Plusse de pouvoir, plusse de contrôle, plusse de richesse, plus de destruction de l’environnement… Hier comme aujourd’hui, cette « démocratie » de façade a transformé la politique en une « affaire » où tout est mesuré à l’aune des cours boursiers et du dividende à verser.
C’est ainsi que depuis plus d’un siècle et particulièrement depuis le milieu du XXe siècle, les politiciens issus du milieu des affaires ou qui y sont inféodés ont congédié le vocabulaire démocratique au profit de celui de la novlangue de la gestion qui, sans être imposée d’en haut par un pouvoir totalitaire comme dans l'oeuvre fiction 1984 de George Orwell, témoigne plutôt de la dissémination insidieuse de l’idéologie néolibérale confondant volontairement Pouvoir d’achat et Pouvoir Politique. Parler de démocratie marchande, où tout est devenu marchandisation totale, n’est pas exagéré. Notre vrai Maître c’est l’argent. On vide le politique de sa substance au profit de consultants, d'une bureaucratie marchande internationale (FMI, OMC, BM, OCDE, APEC, l’Union européenne) et de lobbys, qui décident du partage du monde et de la poursuite de l’écocide.
Peu importe les promesses, les croyances, les intentions de départ ou la couleur de l’habit des acteurs, l’impératif économique tranche toujours. Bonnet blanc, blanc bonnet. Mes émotions, tes émotions, nos émotions, les droits humains tout comme la nature, l’environnement et notre santé sont mis aux enchères pour un point de PIB. Prospérité, innovation et mondialisation reposent sur la même utopie. Une croissance infinie dans un monde fini.
Un système socio-productiviste périmé
Notre modèle politique a été conçu au XIXe siècle, époque où la culture industrielle repose sur l’ingéniosité humaine (et l'exploitation humaine, la concentration de capitaux, la destruction généralisée de la nature...), laquelle peut surmonter certaines limites matérielles grâce à l’innovation. Innovation et consommation de masse devenues possibles grâce aux énergies fossiles abondantes et abordables qui permettront de créer des excédents, de la richesse, un niveau de vie élevé, un sentiment de liberté individuelle et d’avenirs possibles jamais atteints dans l’histoire de l’humanité, du moins pour certains dans les pays industrialisés. Avec l’impérialisme s’est ainsi construit une civilisation complexe dont la vision repose sur une économie industrielle mondialisée qui survit en consommant de l’énergie et des ressources concentrées, sources de pollution et de déchets.
Au XIXe et début XXe siècle, il n’existait pas encore de problèmes environnementaux à la fois globaux, à très long terme, irréversibles, imprévisibles, inaccessibles aux sens et irréductibles à un problème technique. Vivant maintenant majoritairement en milieu urbain (60%), les villes nous concentrent et nous nourrissent depuis des paysages lointains. Elles gèrent nos déchets via des infrastructures cachées. Elles organisent la vie autour du travail, du loyer, de la dette et de la conformité institutionnelle. Élevés dans un habitat artificiel, coupés de la nature et des flux physiques du monde réel, elle nous rend inaptes à mesurer les effets induits par l’utilisation massive des produits technologiques issus d’un capitalisme algorithmique et écocidaire. Notre capacité de choisir, cet aspect fondamental de l'existence humaine liée à la liberté, à la responsabilité humaine et à l’éthique se réduit un peu plus chaque jour et permet aux plus riches d’imposer leur vérité.
Englué dans son cadre idéologique monopolistique, techno-féodalisme aux vertus magiques, marqué par des inégalités croissantes, le système et ses défenseurs sont incapables de reconnaître, au-delà des déclarations euphémisées des forums internationaux et des gouvernements, que « le dépassement écologique soit la condition déterminante de notre époque », un véritable enjeu existentiel. Car comme le dit Yves Cochet : on ne négocie pas avec la nature et la géologie.
Pourtant, les décideurs mondiaux, qu’ils se réclament de droite ou de gauche, s’accrochent dans cet ordre mondial fracassé à un impératif de croissance et de fantasmes techniques où les « énergies renouvelables » auraient le potentiel de nous sauver, tout en continuant à dépasser les frontières biophysiques de la planète. Profitant encore, contrairement à d’autres pays, d’une relative stabilité institutionnelle et matérielle, l’effondrement civilisationnel n’est pas encore une perspective imaginable pour la majorité dans les pays riches. Dans ce contexte de déni climatique et de responsabilité, de brouillard savamment entretenu, on vote pour un libéralisme aux dérives autoritaires qui propose plus de technologie, plus de croissance, plus d’injustice, plus de désinformation et moins de liberté pour sauver les meubles.
Sans jouer au devin, on peut toutefois présumer qu’au cours de la prochaine décennie marquée par les discontinuités (famines, santé, filet social, sécurité, etc.), la moitié de la planète deviendra pratiquement inhabitable. Le réveil sera brutal et le vieil adage voulant que les conditions matérielles sont déterminantes va se manifester de façon insoupçonnée pour notre société d’abondance et de gaspillage.
Cela pose donc la question de ce que pourrait être une démocratie et une société viable au XXIe siècle, qui va au-delà de décroître pour simplement éviter le pire. Une société ayant un alignement communautaire, écologique, centrée sur les besoins concrets, reposant sur un projet de réappropriation du politique, dans un temps et un monde finis, visant une contraction démographique, des choix réduits et devant reconstruire une résilience locale. Cette démocratie écologique, dans sa construction quotidienne et dans son expérimentation, ne pourra se limiter à une approche philosophique idéalisée et conviviale et les enjeux sécuritaires doivent être abordés. Le présent devient le futur qu’on nous prédisait! Rareté, discontinuité, chaos et affrontements divers ainsi que reculs majeurs des droits humains sont à l’ordre du jour.
Ô Canada ! Terre de nos aïeux, Ton front est ceint de fleurons glorieux!
Le grand récit de la démocratie libérale au Canada nécessite la confiance dans la continuité de l’histoire culturelle et économique dominante et considère que voter est un devoir de citoyen responsable. Le refus de voter, quant à lui, est une dangereuse hérésie qui, comme le dit l’adage, nous enlèverait le droit de critiquer. On accepte donc de déléguer à des représentants qui légitiment ainsi le pouvoir, restant toutefois spectateur la quasi-totalité du temps en dehors des périodes électorales.
Ceux qui définissent réellement en arrière-plan les bonbons à distribuer et les limites du tolérable, comme dans le cas des règles environnementales pour la Fonderie Horne ou des pesticides en agriculture, et ce qu’ils peuvent céder avant de passer à la coercition, promettent à chaque élection par l’intermédiaire d’une élite intéressée, continuité, prospérité et un progrès perpétuel qui fait fi des limites humaines et physiques du monde. Ils obtiennent ainsi une soumission « librement » consentie. Le système a besoin de continuer de croître pour persister et n’a aucun intérêt à nous inciter à changer. Le discours et l’action des politiques constituent un théâtre d'ombres chinoises destiné à masquer la complexité et l’état réel du monde physique, la perte de sens partagé et l'effondrement d'un modèle de civilisation mortifère.
Il s’agit d’une véritable guerre cognitive où les médias ne sont pas neutres. Dans un contexte historique où les milieux politiques et des affaires ont des liens symbiotiques, on peut imaginer les ressources gigantesques déployés pour façonner l’opinion publique selon les objectifs des idéologies de droite et du productivisme-consumérisme. Grâce aux mises en scène sociale périodiques que sont les élections, le rituel perpétue l’indolence quant aux enjeux de survie du vivant. Il constitue une soupape de sécurité qui masque un ensemble de courants idéologiques qui vont au-delà du conservatisme traditionnel et qui créent l’illusion de renouveau et d’émancipation, de liberté d’expression, de participation au pouvoir et de poursuite de notre mode de vie impérial et sans limites.
Pour espérer contrer le désarroi et l’inertie alimenté par le « je, me, moi » et le refrain néolibéral voulant qu’il n’y ait pas d’autres alternatives que de s'adapter à la mondialisation, à la concurrence, aux guerres pour la domination énergétique et des ressources, aux technologies, aux 40 °C et à la surmortalité, aux inondations et bientôt aux pénuries d’eau et aux famines, il y a des croyances qui doivent être nommées pour ce qu’elles sont. Le « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » comme horizon de développement politique pour l’ensemble du monde est une mystification qui détruit le vivant, épuise les ressources, augmente les fractures sociales, génère du ressentiment et ouvre la porte au populisme, qui a besoin de coupables et de sauveurs.
L’histoire nous parle. Avec le néolibéralisme, les États-nations perdent leur indépendance face à la mondialisation, la dérégulation, la financiarisation, la dette, la guerre. L’argent est roi, mais il sait s’accommoder de la contrainte écologique. Le réformisme vert avec sa croissance verte démontre une fois de plus, avec Steven Guilbeault, son impuissance à transformer le système de l’intérieur.
Ce système obsolète, pour continuer à fonctionner, a toujours besoin de plus d’énergie, d’argent et de complexité et ce, avec toujours moins de rendements et davantage de pollution. Mais surtout, il fait la démonstration un peu plus chaque jour de son incapacité à piloter un changement urgent et radical, répondant aux impératifs de notre survie à court terme. On le voit avec la rhétorique démagogique et faussement pacifiste de Mark Carney, ce banquier de la providence (gestionnaire de fonds, Gouverneur de la Banque d’Angleterre et du Canada, premier ministre) qui nous a sauvé, in extremis, du camp idéologique ultra conservateur. Ce banquier qui, en 2021 (COP 26) alors qu’il était l’envoyé spécial des Nations Unies pour le financement de l’action climatique, reconnaissait que le changement climatique représente une menace existentielle, abandonnait officiellement cinq ans plus tard, dans une vidéo YouTube la veille du congé de la fête du Canada, les cibles de réduction des gaz à effet de serre du Canada. D’autres thèmes du néolibéralisme de Carney sont également partagés par nos politiques du Québec afin de légitimer le sabordement de nos propres réglementations. Moins de taxes et d’impôt, plus de champ libre pour maximiser les profits, l’unité nationale, la poursuite de la croissance à tout prix, la sécurité énergétique et alimentaire avec la promesse que les gens ordinaires en bénéficieront. Alléluia!
Et alors?
La « démocratie marchande » est un piège qui se présente comme la seule alternative pour faire face à la polycrise et apaiser nos inquiétudes. Alors? Est-ce que The show must go on? NON. Je refuse de continuer à participer au maintien de l’illusion. Annuler ou s’abstenir? Au Canada, l’annulation est comptabilisée uniquement dans le taux de participation (indicateur fondamental de vitalité démocratique) et je ne veux plus participer et cautionner le rituel de l'inertie. J’ai tranché.
Face à l’effritement des conditions du vivre ensemble, l’hypocrisie des politiciens, l’amnésie politique, le poids inertiel des institutions, du réel qui se désagrège et des algorithmes qui décident, de la maison qui brûle et qu’on propose d’éteindre avec un pipeline, de l’absence de plan d’adaptation de l’alimentaire, de la destruction absurde et coûteuse de l’environnement où la morale et l’éthique se mesurent à l’aune du pragmatisme, de la croissance d’une économie de guerre sous prétexte de realpolitik, de l’inespérable, j’ai fait le deuil de ce système qui légitime l’immobilisme. Tout n'est qu'apparence de démocratie alors qu’en réalité, pendant qu'on nous fait croire qu’on prévient les risques de déclin ou d’effondrement, on ne fait que dissimuler ce qui décline ou s’effondre.
Fini l’angélisme, les faux espoirs des petites victoires grâce aux pétitions et au vote stratégique. J’accepte que notre fausse démocratie soit celle d’une autre époque. Que nous soyons collectivement au bout des logiques du « toujours plusse », cette litanie du système capitaliste.
Notre façon de penser influence notre façon d’agir
Voter est un acte politique. Ne pas voter consciemment véhicule également un message politique. Cet acte participe à la déconstruction de l’idéologie de ce système qui est arrivé au bout de sa logique physique et morale. C’est dire non à ce qui nous déshumanise et déresponsabilise. C’est accepter que le Père Noël soit sous perfusion, qu’il agonise et qu’il n’y aura pas de miracle.
Même si comprendre n’est pas agir, il n’en reste pas moins que changer nos schémas de pensée, interroger nos valeurs, percevoir les risques pour soi et ses proches sont des incontournables pour trouver l’énergie et le courage permettant de changer notre conduite alors que c’est la conformité que la société demande et récompense. Ce plaidoyer est un engagement personnel, réaliste, accessible et transformatif qui, je l’espère, va encourager à plus de dissidence et donner un peu de sens à l’action politique de l'abstention. D’une certaine façon, un acte de résistance qui aide à retrouver du pouvoir sur nos vies. Il constitue une invitation à habiter le monde d’aujourd’hui et de demain autrement. De contribuer à un nouveau récit, de commencer à façonner localement ce qui suit, à suivre des bifurcations précurseures d’un monde que Joanna Macy, figure de l’écopsychologie, appelle une « société qui soutient la vie ».
À construire un pouvoir à échelle humaine dans un monde inconnu, sous contraintes et hors des urnes.