RÉACTION AUX ACTIONS DU FRONT DE LIBÉRATION ANARCHISTE RÉVOLUTIONNAIRE
Le 5 août dernier, le Front de libération anarchiste révolutionnaire (FLAR) a mené une double attaque contre des cibles liées au développement de l’intelligence artificielle. Du moins le croyait-il. L’une des cibles, qui a vu sa porte d’entrée fracassée par un coup de marteau, n’en était pas réellement une. Le cofondateur de Munera Intelligence, une PME ayant obtenu un contrat de la Ville de Montréal pour mener une surveillance de chantier par drones assistés de l’intelligence artificielle, ne résidait plus à cette adresse depuis un an. La nouvelle locataire ayant perdu conscience sous le coup de la frayeur a subi une commotion cérébrale en chutant au sol. La deuxième cible, le bureau montréalais de Microsoft, a essuyé un cocktail Molotov lancé sur sa façade. Le motif de ces attaques, tel que rapporté dans le communiqué, était de : « déclarer la guerre à l’IA, à la surveillance et à ces développeurs », car « Ce programme de drones s’inscrit dans un projet plus vaste, comprenant notamment l’annonce récente du déploiement et de l’installation, dans toute la ville, de caméras alimentées par l’IA et gérées par la police, qui vise à normaliser les intrusions croissantes dans nos vies et à mener une guerre constante contre notre capacité à jouir de notre liberté ».
Nous tenons tout d’abord à souligner un certain nombre de choses. Nous ne sommes liés d’aucune façon au FLAR, nous ne connaissons pas ses membres ni n’avons eu d’interaction avec eux. Nous partageons toutefois leur lecture de la situation concernant l’intelligence artificielle et nous sommes également de leur avis quant à l’urgence de s’y attaquer frontalement afin de mettre derrière nous cette ultime innovation technologique néfaste. Enfin, sans jouer le jeu des pouvoirs médiatiques et politiques qui diaboliseront cette action directe sous tous les prétextes, nous considérons que le choix des cibles aurait gagné à être plus stratégique et mieux préparé. C’est pour développer sur cet aspect que nous avons décidé de publier ce court article.
La propagande par le fait, une tactique anarchiste qui remonte à loin
L’action violente dans le but de frapper l’imaginaire et d'intimider les adversaires, que ce soit par des bombes artisanales, des meurtres ciblés ou des braquages, existe depuis longtemps et a été utilisée par la plupart des idéologies révolutionnaires. Toutefois, depuis la fin du 19e siècle, elle est fortement associée à l’anarchisme, grâce à des actions menées par quelques individus isolés comme Ravachol. Cette doctrine, nommée propagande par le fait, a eu lieu principalement en Europe et n’a jamais fait l’unanimité au sein du mouvement anarchiste. Il faut dire que des lois extrêmement liberticides ont rapidement été imposées, en France particulièrement (les fameuses lois scélérates), qui ont permis une répression très sévère des anarchistes, au point de faire quasiment disparaître le mouvement. Avec le recul, on constate que le pouvoir a instrumentalisé cette violence, qui était presque exclusivement dirigée vers lui, pour faire croire à la population en général qu’elle courait le risque d’en souffrir elle aussi et donc de justifier une répression impitoyable ayant mené à la stagnation, pire, au recul, du mouvement révolutionnaire européen. On peut argumenter que ce n’était qu’un prétexte utile au pouvoir, qui aurait de toute façon agi de la même façon sans la violence anarchiste, face à la montée fulgurante des mouvements révolutionnaires de l’époque. On peut aussi soutenir que la réaction démesurée du pouvoir face à ces actions démontre qu’elles visaient juste. Qu’elles montraient, au visage de toutes et tous, que le pouvoir n’était pas invincible. Quoi qu’il en soit, cette propagande par le fait, une fois passés les premiers élans enthousiastes populaires à la vue de ces élites abattues, a vu sa cote baisser rapidement. Comment en effet concilier les idéaux de justice de la révolution sociale et le meurtre de masse par des bombes lancées dans des salles bondées, fussent-elles le repaire des puissants écrasant sous leur botte des milliers d’ouvriers exploités ? Au bout du compte, le nombre de victimes de l’action violente anarchiste demeure largement inférieur à celui de la quasi-totalité des idéologies révolutionnaires (et sans commune mesure avec celui causé par le capitalisme). Si cette comparaison n’excuse en rien ces gestes, il est toutefois possible de les situer historiquement et de comprendre les motivations des personnes qui les ont posés. Il est aussi clair que cette approche a été un échec.
Quel lien, me direz-vous, avec les actions menées à Montréal le 5 août ? Aussi ténu puisse-t-il paraître, ce lien tient principalement à l’objectif visé et aux méthodes employées. La propagande par le fait portait dans son nom l’objectif, soit de convaincre la masse populaire du bien-fondé de sa doctrine par des gestes d’éclat, violents en l’occurrence. L'intention principale n'était pas d’attaquer directement le fonctionnement de la société, de rendre inopérants des éléments physiques, matériels, qui permettaient la domination du pouvoir sur le peuple. Il s’agissait essentiellement d’un spectacle destiné à soulever les masses populaires en leur montrant la faiblesse du pouvoir, tout en cherchant à restreindre l’action des puissants par la peur de représailles. Les actions du Front de libération anarchiste révolutionnaire sont du même ordre. Évidemment, il n’y a eu aucun mort, seule une porte et une façade ont subi des dommages – en plus d’une victime collatérale. Toutefois, les infrastructures qui supportent l’IA et qui lui permettent d’exister et de se développer n’ont quant à elles subi aucun dommage. Ces actions symboliques ne dérangent pas le moins du monde les tech-bros de la Silicon Valley, pas plus que les gouvernements à leur botte. Microsoft n’a d’ailleurs même pas daigné réagir. Pire, ces actions et leurs conséquences affligeantes sur la victime innocente donnent des munitions inespérées au pouvoir et aux forces de droite pour diaboliser la lutte. Tout comme dans un article paru sur le site des Amanites (De la parole aux actes) où il était justement question de l’importance de sortir du spectacle et d’enfin viser les structures tangibles de la civilisation industrielle, nous réitérons l’urgence de mieux choisir les cibles futures des actions directes. À tout le moins, ces individus n’ont pas commis l’erreur de se faire volontairement capturer par la police. Ils pourront ainsi apprendre de leurs erreurs et mener des actions mieux planifiées et plus efficaces la prochaine fois.
De quelles cibles parle-t-on ?
Notre intervention se veut théorique. Nous n’encourageons personne, ni aucun groupe, à poser des gestes illégaux. Nous analysons les méthodes utilisées par le FLAR à l’aune de leur potentiel à provoquer un changement radical de la société, qui corresponde à l’idéal anarchiste. De ce point de vue, les actions menées récemment ont un très faible potentiel de réussite. Elles démontrent un choix de cibles discutable, un manque d'organisation ayant entraîné des conséquences sur une victime innocente, et aucune conséquence réelle sur le développement de la société capitaliste industrielle, sur laquelle repose le développement de l’IA. Si le cofondateur de Munera Intelligence (et, en étant généreux, les autres PDG de petites firmes de développement en intelligence artificielle) doit maintenant vivre avec la crainte d’être victime d’une attaque mieux ciblée, les véritables moteurs de cette course effrénée vers la catastrophe numérique n’en ont certainement même pas entendu parler. On pourrait arguer qu’il s’agissait d’une première étape vers des actions plus décisives. Prenons donc le pari que ce soit le cas. Quelles formes devraient-elles prendre pour provoquer un potentiel de changement social voulu ?
Tout d’abord, il leur faudrait exclure d’emblée toute action qui mettrait en danger la population. Qu’elle soit complice, volontairement ou non, de l’existence de la civilisation industrielle en général et du développement de l’IA en particulier, elle est avant tout une victime de ce modèle social délétère. Le changement social radical souhaité par le Front de libération anarchiste révolutionnaire vise justement à offrir à la population générale une émancipation positive, pas à lui imposer une nouvelle source de violence arbitraire. Ensuite, comme discuté dans De la parole aux actes, il leur faudrait absolument sortir du domaine du spectacle pour agir stratégiquement. Si le discours et la propagande doivent faire partie du coffre à outils, les victoires matérielles sont indispensables, sans quoi tout finit par s’effondrer comme un château de cartes. L’innocuité évidente d’une stratégie uniquement basée sur le spectacle ne peut faire illusion très longtemps. Par ailleurs, les classes dominantes contrôlant l'ensemble des médias de masse nécessaires à la diffusion de telles actions, elles peuvent à tout moment en arrêter la diffusion ou en pervertir le message. En d’autres termes, une stratégie qui mise sur la bonne volonté de ses ennemis est inévitablement vouée à l’échec.
À l’opposé, si la stratégie vise à créer des dysfonctionnements systémiques au sein de cette civilisation industrielle, que la population soit mise au courant est un objectif secondaire, un bonus en quelque sorte. Si les actions ont des répercussions réelles sur le système, il serait d’ailleurs impossible de les cacher indéfiniment. Enfin, même si elles peuvent être difficiles à cerner, à identifier et à atteindre, choisir des actions qui, simultanément, nuisent au fonctionnement de la civilisation industrielle et entraînent des retombées positives évidentes pour la population serait l’idéal à atteindre. La civilisation industrielle, basée sur le capitalisme, la technique autoritaire, la hiérarchie, le patriarcat, le suprémacisme et la destruction de tout ce qui lui est étranger, à commencer par la nature sauvage, possède d’innombrables faiblesses. Affaiblir sa domination, même temporairement, ne peut que créer un allègement de la poigne de fer qu’elle a sur nous tous·tes. Créer des espaces de liberté, rendre trop coûteuse la réalisation de ses projets d’expansion, perturber à répétition ses chaînes d’approvisionnement, distribuer gratuitement les fruits du travail salarié pour empêcher les capitalistes d’en extraire du profit tout en répondant aux besoins des gens, refuser d’obéir frontalement ou par des moyens détournés, ce sont tous des moyens dont pourrait s’inspirer le Front de libération anarchiste révolutionnaire.
Loin de nous l’idée de prendre une posture moralisatrice. Que les membres du FLAR aient eu le courage de passer à l’action et de lutter activement et concrètement, pas seulement avec des mots, contre le développement de l’IA est tout à leur honneur. Puisque leurs objectifs recoupent largement les nôtres, nous nous sommes permis d’analyser leurs actions et d’évaluer, bien humblement, leur potentiel à les atteindre. Nous croyons qu’une meilleure préparation, tant dans l’établissement d’une stratégie que pour le choix des cibles et la préparation préalable au passage à l’acte, augmenterait significativement les chances de succès du FLAR. Évidemment, tout ceci est théorique et hypothétique, puisque nous ne savons rien des capacités et des motivations réelles du FLAR. Ce texte vise toutefois à nourrir la réflexion, plus largement, au sein des groupes et des individus de bonne volonté cherchant à provoquer un basculement, nécessaire, hors de la civilisation industrielle.