DE LA PAROLE AUX ACTES

Barricade dressée par des manifestants lors du Maïdan en Ukraine. © Sirio Carnevalino

Ce monde va mal. S’il y a une chose avec laquelle l’immense majorité de la population mondiale est d’accord, c’est bien ce constat. Nous divergeons toutefois sur ce qui devrait être changé et sur les causes du mal. Cet écart s’explique en grande partie par la propagande du pouvoir qui vise à retourner celleux qu’il domine les un·es contre les autres. Nous sommes unis pour dénoncer que ça ne tourne pas rond, mais extrêmement divisés, atomisés, lorsque vient le temps d’identifier ce qu’il faut changer et par quoi le remplacer. C’est d’ailleurs l’objectif principal de cette revue : nous aider collectivement à y voir plus clair. À nous guérir de la propagande. À tout le moins, savoir ce qu’il faut rejeter car contraire à nos intérêts. Il s’agit déjà d’un défi titanesque. Il est presque illusoire d’espérer contrer le récit dominant. Mais quelle est l’alternative ? Ne rien faire ?

Pour savoir où aller

J’ai décidé de m’y attaquer, à ma manière, pendant que d’autres camarades utilisent des canaux différents, à leur image. Nul ne connaît l’issue finale, d’autant plus que rien n’est jamais terminé, ni déterminé, que tout évolue constamment. Il suffit parfois d’une petite impulsion pour qu’un mouvement irréversible s’enclenche. C’est pourquoi il faut tenter, encore et encore, de créer cette poussée initiale, jusqu’à ce que ce soit la bonne. En sachant que les chances sont grandes que ce ne soit pas encore le bon moment ou la bonne formule. Avec acharnement, il faut néanmoins s’y consacrer. Au minimum, cela permet de faire vivre ces idées, cette volonté, ce désir. Ces idées, si elles existent au sein de la population, pourront alors être mobilisées en cas de besoin. Elles n’auront plus à briser la glace de la nouveauté, à mériter leur simple existence. Car rien n’est plus crève-cœur que de voir un peuple se révolter contre l’exploitation sans savoir ce qu’il désire à la place, et encore pire, en changeant simplement la couleur de ce qui avait provoqué son sursaut d’indignation. Les rares fois où de telles révoltes ont mené à un changement total de paradigme et d’organisation sociale, l’alternative était claire et largement partagée par la partie de la population la plus mobilisée. Ces exemples sont extrêmement parlants et pertinents et j’y reviendrai assurément. C’est donc selon moi l’objectif qu’il faut viser. S’assurer qu’un contre-discours qui propose une organisation sociale enviable existe au sein de la population. Un horizon vers lequel tendre. C’est la tâche de cette revue et celle que je me suis donnée. Diffuser le plus largement un discours pour le moment beaucoup trop marginal.

Pour se mettre en mouvement

Vient aussitôt la question suivante, cruciale : est-ce suffisant ? La réponse honnête est non, bien évidemment. Les mots ont leur importance, ils servent à définir le sens de l’action. Mais sans passage à l’acte, ils ne peuvent rien. De quelles actions parle-t-on ? De manifestations, de pétitions, de boycotts, d’élections, de lobbying ? Absolument pas. Elles ont leur utilité pour sortir de la solitude, pour évaluer l’adhésion à notre vision, pour mesurer notre force en tant que mouvement. Et c’est à peu près tout. Ces méthodes, approuvées par le système, sont absolument inoffensives et totalement inefficaces à provoquer une rupture radicale avec le statu quo. Leur principal avantage, c’est qu’elles ne sont pas trop risquées. Évidemment, il est possible de se faire tabasser et arrêter pendant une manifestation. Mais en se tenant éloigné des zones plus chaudes, en restant pacifique, la police laisse généralement les gens défiler sans conséquence. Pour la simple raison que ça ne pose aucun risque pour le pouvoir.

En 2012, pendant la grève étudiante historique, malgré des mois de mobilisations monstres, des manifestations toutes les semaines, un support populaire généralisé (du moins avant que la propagande du pouvoir ne parvienne à faire son travail), une émeute, des actions d’éclat comme le blocage de ponts ou de bureaux gouvernementaux et des élections qui ont fait sortir le gouvernement responsable de cette grogne populaire, le résultat a été plus que décevant. Même en considérant que les attentes n’étaient pas de renverser le système mais de simplement faire annuler une hausse des frais de scolarité. Les hausses ont été légèrement réduites et elles ont été compensées par une augmentation des prêts étudiants hébergés par des banques, encore une fois sur le dos des plus pauvres.

Que faut-il retenir de cet exemple ? Plusieurs choses. Tout d’abord, cette énergie monumentale n’était pas bien ciblée. Vouloir annuler une mesure délétère précise, aussi néfaste soit-elle, n’empêche absolument pas qu’elle soit de nouveau mise de l’avant quelques années plus tard. Le pouvoir conserve la main. Il l’a d’ailleurs tellement bien conservé qu’il n’a même pas daigné accéder à cette demande malgré la pression. Ce qui souligne l’importance de bien identifier les causes profondes des situations injustes contre lesquelles nous nous soulevons. D'où l'importance des mots. Ensuite, pour changer radicalement les choses, il faut cesser d’agir symboliquement. Les actions symboliques ont une forte couverture médiatique, elles sont spectaculaires. Et c’est exactement ce qu’elles sont, un spectacle. Même les actions de blocage par des corps humains militants, qui peuvent entraîner des conséquences pénales pour celles et ceux qui les mènent, demeurent largement dans le cadre du spectacle, en plus de livrer en pâture au pouvoir les éléments les plus déterminés du mouvement. Les martyrs médiatisés n’aident pas la cause. Au contraire. Voir des gens subir la répression pour des actions qui n’ont eu aucun impact sur le pouvoir détourne plutôt les autres militants de l’action directe. La vie n’est pas un spectacle, mais une lutte. Et dans une lutte, il faut être stratégique. Il faut engager nos forces dans des actions dont les bénéfices surpassent les conséquences potentielles pour le mouvement. Perdre des militant·es courageux·ses et offrir au pouvoir l’occasion d’en faire des exemples alors qu’il n’a subi aucun dommage, c’est quelque chose que nous ne pouvons plus nous permettre.

Je tiens ici à être très clair, je ne diminue en rien la volonté, l’abnégation, le courage et l’engagement de ceux et celles qui agissent ainsi. Ces personnes sont le fer de lance indispensable à tout mouvement de résistance qui se respecte. Elles sont extrêmement précieuses. Je remets seulement en doute les tactiques utilisées. Si le blocage d’un site industriel, par exemple, est retenu comme action perturbatrice pertinente, pourquoi utiliser les corps des militant·es pour le faire ? Pourquoi ne pas chercher d’autres avenues qui permettent d’atteindre l’objectif sans livrer ces activistes en pâture à la police et la justice ? En leur évitant l’arrestation et les blessures, ils pourront répéter ces actions, ils pourront apprendre de leurs expériences et devenir plus efficaces, ils pourront choisir des cibles plus cruciales, etc. La recherche de la couverture médiatique et le sens du spectacle qui semblent commander que les militants assument leurs actes jusque dans le palais de justice font en sorte de sortir de la lutte les éléments les plus motivés dès leur première action, et cela pour plusieurs mois, voire années. En plus, cela coûte très cher au mouvement en soutiens financiers et moraux pour les aider à se défendre en cour. Enfin, même si la plupart du temps les peines sont minimales, ces personnes sont dorénavant fichées, surveillées et toute récidive les expose à des conséquences beaucoup plus graves. La plupart du temps, cela les met hors d’état de nuire définitivement. Cette attitude chevaleresque sert donc admirablement bien le pouvoir.

Il est grand temps de changer de tactique. Il faut développer une stratégie qui offre une protection maximale aux militant·es et qui, dans un même temps, assure des gains réels à la résistance. Il faut sortir du symbolisme pour agir dans le concret. Ce système peut paraître immuable, extrêmement puissant et insurmontable. C’est vrai qu’il possède des moyens de répression et de surveillance titanesques. Toutefois, son fonctionnement régulier est extrêmement fragile. Il repose sur une circulation en flux tendus, ne laissant pratiquement aucune marge de manœuvre dès que certaines chaînes d’approvisionnement sont perturbées, dès que certains goulots d’étranglement se bloquent. Nous l’avons d’ailleurs très bien vu dans le cadre de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le Liban et Gaza. Le blocage d’un seul détroit stratégique a perturbé profondément l’approvisionnement global en fertilisants et en carburants, entraînant des conséquences majeures pour la population mondiale et pour l’agriculture qui la nourrit.

Évidemment, bloquer un détroit n’est pas à la portée d’un mouvement de résistance, surtout dans la situation actuelle. Les conséquences sont d’ailleurs principalement portées par la population. Les compagnies ayant haussé les prix de l’essence et des fertilisants, elles font autant, voire plus, de profit avec moins de volume. Il faut que les actions perturbent le système au niveau le plus haut, avec le moins de répercussions possible sur les couches populaires. Il faut rendre la marche habituelle du système difficile, trop coûteuse et chaotique. Je n’entrerai pas dans le fin détail ici, je n’ai d’ailleurs pas de solution ni de stratégie toute prête. Je tenais simplement à rappeler qu’un·e militant.e en liberté sert bien mieux la cause qu’un·e militant·e en prison. Il n’existe pas de risque nul. Avec une culture de la sécurité à la hauteur des enjeux, des actions bien réfléchies, une organisation solide et efficace, une préparation adéquate et une volonté réelle de changer les choses, il est toutefois possible de mener des actions décisives sans subir la répression de façon trop importante. Toutes ces conditions préalables ne se créent pas d’elles-mêmes soudainement. Cela nécessite du travail, de la réflexion, de la préparation, des bras et des intelligences. Il faut des réseaux réels basés sur une confiance réciproque profonde, idéalement hors du numérique où la sécurité n’existe pas. Et il faut commencer le plus vite possible car tout ça prend du temps, et du temps, nous n’en avons plus beaucoup.

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