RÉFLEXION D’UN AVENIR ANXIEUX
L’horizon des événements — Alex Fatta
« Je ne veux pas que vous soyez pleins d’espoir, je veux que vous paniquiez. Je veux que, chaque jour, vous ayez peur comme moi. Et puis je veux que vous agissiez. » – Greta Thunberg à Davos en 2019
La fin du monde, tel qu’on le conçoit en Occident, est déjà subie par deux milliards d’êtres humains. L’effondrement a été annoncé si souvent que nous n’y croyons plus. Le capitalisme ne cesse d’étonner par sa capacité à s’adapter, même rendu dans sa phase la plus délétère, c’est-à-dire le fascisme. Certain·e·s diront que de parler de fascisme au Québec actuellement tient du délire, mais la ligne s'amincit de jour en jour lorsqu'on constate la surenchère des discours anti-immigration, parfois même pro-Trump, de la part de nos élus, la recrudescence du masculinisme et le pouvoir exécutif qui règne de plus en plus par décrets et bâillons. Dernière nouvelle troublante : nous empêchons une élue française d’origine palestinienne d'entrer au pays en raison d'un lobby pro-sioniste qui empêche toute critique de l'État d'Israël. Nous sommes dans une époque où les dérives autoritaires sont en augmentation déconcertante. En bref, la corruption n’étonne plus personne, les portes tournantes des ministères et des entreprises sont monnaie courante et l’élite économique a cessé de s’en faire : l’argent possède une valeur plus grande que la vie sur Terre.
Si nous continuons sur cette trajectoire, les pipelines continueront à se faire construire, les forêts, même protégées, seront fauchées, les sols seront minés sans égard aux populations locales, les champs seront exploités à coup de pesticides en plus grande quantité, les guerres seront financées, les autos resteront solos, le transport en commun demeurera sous-financé tout comme les hôpitaux publics et les écoles publiques, alors que le vivant sera sacrifié sur l’autel du produit intérieur brut.
Comme disait Slavoj Žižek : « Le véritable courage est d’admettre que la lumière au bout du tunnel est probablement celle d’un autre train qui fonce vers nous. »
Quand agirons-nous ?
Pourtant nous continuons à faire comme si, jusqu’ici, tout allait bien, alors que nous sommes pris dans les verrous cadenassés du capitalisme. La terre brûle, les mesures d’austérité continuent pour tenter de faire baisser le déficit (ce déficit qui n’existe que sur papier, rappelons-nous), la majorité des quidams continuent leurs « bullshit jobs » sans trop se soucier de leur impact sur le monde et de la violence inhérente au système. Ne vaudrait-il pas mieux payer les infirmières, les profs et les travailleurs·euses communautaires brûlé·e·s par les deux bouts que de continuer à donner des milliards aux industries écocidaires ? La question serait-elle trop grande pour nous collectivement ?
La lucidité réside dans cette compréhension : cette violence n'est pas une anomalie du système mais un aspect essentiel de ses méthodes de domination. Comment être solidaire quand nous avons faim et que nous sommes en mode survie ? L’indignation devient un privilège…
Alors, quand aurons-nous le temps de nous organiser et de nous arrêter ? De renoncer à payer notre loyer ? De cesser de payer notre marge de crédit ? Notre hypothèque ? D'arrêter de nourrir la machine ? Citons le philosophe irlandais John Holloway : « L'argent envahit toujours plus nos cohésions, il monétise toutes nos relations sociales. Il détermine notre accès, ou notre impossibilité d'accéder aux produits de l'activité humaine. En plus de cela, il façonne ce qui est produit et la manière dont cela est produit. L’argent détermine la façon dont nous nous levons le matin, ce que nous faisons dans la journée, puis le lendemain, puis encore le jour d’après, jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus aucun jour à vivre. L’argent façonne la manière dont nous éduquons nos enfants et dont nous nous éduquons nous-mêmes. Il détermine notre état de santé, notre accès aux soins et la manière dont nous concevons ces derniers. L’argent façonne les inégalités sociales et la violence obscène. Et ainsi de suite. […]. Il semble n’y avoir aucune échappatoire, aucun moyen de s’en sortir. »
Je rêve d’un monde où le « care » serait au centre de nos préoccupations, où notre humanité serait considérée. L’éducation, la sécurité alimentaire et le logement seraient disponibles à toustes. Nous pourrions même ajouter les vêtements, le déplacement, la santé mentale, les arts et la culture.
Le capitalisme n’est pas inné mais acquis
Nous avons été socialisé·e·s par le capitalisme depuis l’enfance, à tel point qu'imaginer un monde où nous fournirions les éléments essentiels, non pas à la survie mais au confort nécessaire à l’émancipation créatrice pour toutes et tous, tient du délire. La triste réalité, comme le mentionne Fredric Jameson, c’est « qu'il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », et que « peut-être cela est-il dû à une faiblesse de notre imagination ».
L’exploitation, qui est l’essence même du capitalisme, est un trait qui appartient aux sociopathes. Nous pouvons transcender cette caricature de la violence qui nous est apprise. Je refuse de croire que l’homme est un loup pour l’homme.
Alors que faire ? Quel avenir pouvons-nous réalistement espérer ? Pour commencer, arrêtons de lire et d’écouter le fiel des chroniqueurs qui s'ancrent dans un fanatisme hostile, cruel et malveillant. Cessons d’écouter les radios poubelles qui soufflent avec acharnement la haine, l'intolérance et la rancune sur toute forme d’opposition au sacro-saint patriarcat hétéronormatif. Arrêtons de croire nos élus qui performent dans un simulacre artificiel en permanente crise d’apoplexie juvénile. Nous voyons toutes et tous que ce sont des mises en scène et pourtant, nous acceptons et nous nous enfonçons dans les affres de l'intolérance et de la rancune envers nos semblables.
Quand nous mentionnons que le racisme existe à la Chambre des communes, une véritable volée de bois vert institutionnel s’abat sur les victimes qui osent se prononcer. Nommons les journalistes parvenus, qui font la job de bras pernicieuse d'offrir une tribune à la droite et ses idées.
Depuis l’avènement du néolibéralisme de Reagan, Thatcher et Mulroney (et nous tendons à oublier collectivement les premières coupes néolibérales de notre sacro-saint René Lévesque, le boucher de New Carlisle), ce système a résulté en la détérioration du filet social, de la répartition de la richesse, de la justice sociale (c’est devenu une insulte de même mentionner l’idée) et de l’environnement. Le monde s’enfonce lentement mais sûrement dans l’abysse de la pauvreté et les profondeurs de la haine.
Certain·e·s diront : « Arrêtons de regarder les nouvelles », mais j’en suis incapable. Le génocide de Gaza, la guerre sioniste au Liban et la guerre impérialiste en Iran ne peuvent être oubliés. Ils existent en permanence dans mon esprit, ainsi que la montée du fascisme. Partout. Y compris au Québec, notre terre bien-aimée elle-même, qu'on s'est appropriée par un génocide autochtone que nous refusons de nommer. Même le concept de racisme systémique est incapable d’exister dans la bulle médiatique mainstream. Lors des deux référendums, nous avons refusé de nous allier avec les Autochtones pour clamer notre indépendance. (L’œil du maître, Dalie Giroux) Nous voulons être califes à la place du calife. Nous voulons devenir comme la bourgeoisie anglaise qui nous a dépossédés. (Bande de colons, Alain Deneault). Nous voulons imposer un diktat canadien-français. Paul Saint-Pierre Plamondon en est le meilleur exemple. L’indépendance ne vaudra rien si c’est pour devenir la bête que nous avons tant haïe.
Le fascisme et la résistance
Le pire dans tout ça, ce sera de réaliser que la majorité ne fera rien, ne résistera pas. Elle s’insurgera sur les pronoms et les drags, mais quand viendra la répression véritable d’un État policier, elle restera atterrée, apeurée et peut-être même collaborera-t-elle à la répression. Comme Robert Paxton, cet expert du fascisme, l'énonce : « Il est tentant de s'identifier à la Résistance et de dire : "C'est ce que j'aurais fait". Hélas, nous sommes bien plus susceptibles d'agir, dans des situations parallèles, comme la majorité de Vichy. »
« Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : "C’est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer !" Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l'expulser », énonce éloquemment Françoise Giroud.
Je partage et traduis librement une publication anonyme brutalement honnête devant un avenir possible sur cette trajectoire fascisante, si nous ne résistons pas :
Ceci ne se terminera pas de façon pacifique.
Il n’existe aucune façon où la démocratie réussira à se rétablir dans le calme.
Il n’existe aucune possibilité où ils vont tout simplement s’arrêter.
Ils ne s’arrêteront pas.
Le but du fascisme n’est pas juste le pouvoir, c’est le pouvoir permanent.
Ce qui veut dire :
– Ils feront tout ce qu’ils peuvent pour le garder.
– Ils iront aussi loin qu’ils le pourront pour le garder.
Il n’y aura pas de zone en sécurité.
« J’habite dans un État/province libérale, ça va bien aller. »
« Je ne suis pas politisé. Ils ne viendront pas pour moi. »
« Si je reste tranquille sans faire de bruit, je pourrai laisser passer le temps. »
Mensonge
– Il n’y aura pas d’endroit, de ville, de région ou de village qui seront immunisés.
– Aucun niveau de neutralité ne pourra te protéger.
– Il n’y a pas de niveau de silence qui te gardera en sécurité.
La portée du fascisme est absolue.
Une fois qu’elle est en place, tu es ou bien obéissant, en prison, ou disparu.
Le moment où tu penses que tu pourras partir, il sera trop tard.
Ceci est une des vérités les plus difficiles à accepter.
Les gens pensent qu’ils auront le temps de s’enfuir.
« Si ça dégénère, je vais partir. »
« S’ils commencent à encercler les dissidents, je m’en irai. »
« Si la sortie des frontières devient limitée, je trouverai une façon. »
Non, ça n’arrivera pas.
Parce que quand le temps arrivera, tu ne seras pas capable.
– Les frontières seront fermées.
– Les avoirs seront gelés.
– Les déplacements seront limités.
– Le monde cessera d’accepter les réfugiées.
La majorité des gens obéiront.
C’est la vérité la plus difficile à digérer.
La majorité ne se battra pas.
La majorité ne résistera pas.
La majorité ne reconnaîtra pas ce qui arrive devant elle.
Ils se convaincront que ce n’est pas si pire, que tout va bien aller. Ils se diront qu’ils ont trop à perdre ou qu’il faudra attendre quelqu’un d’autre pour faire quelque chose.
Tout système qui s’est effondré face au fascisme avait assez de gens qui ont laissé faire.
Ne soyons pas une de ces personnes.
Personne ne viendra.
Pas la justice.
Pas les politiciens.
Pas de force internationale.
Pas de héros de dernière minute.
Les gens veulent croire que quelqu’un, quelque part, dans une position de pouvoir va réussir à stopper la folie avant qu’il ne soit trop tard.
C’est un fantasme.
Si la démocratie doit être sauvée, ce ne sera pas par quelqu’un d’autre.
Ce sera par nous.
Nous devons refuser d’obéir.
Nous devons refuser d’être silencieux.
Nous devons dénoncer ce qui arrive devant nos yeux avec rage et vigueur.
Que pouvons-nous faire ? Décidons ce qui vaut la peine, car à un moment donné, nous devrons choisir dans quel camp nous positionner.
Trouvons nos camarades, protégeons-les, créons des réseaux d’entraide citoyens avec force et véhémence.
La survie ne sera pas individuelle, mais collective.
Soyons plus bruyants qu’eux et sans relâche.
Le silence est complice et la conformité devient condamnation.
Si tu te poses la question : « Devrai-je agir maintenant ? » La réponse est déjà OUI !
Par le temps que tu SAURAS qu’il est temps, il sera trop tard.
Ceci est un coup d’État en temps réel.
Un autre monde est possible
D'ores et déjà, ici au Québec, les instances au pouvoir tentent de criminaliser et d'emprisonner des manifestants. Nous sommes ridiculisés sur les réseaux pour oser remettre en question la voie tracée par nos dirigeants. Nous n’avons qu’à voter aux 4 ans dans un système uninominal à un tour et, si nous sommes en désaccord, ne reste plus qu'à bien fermer sa gueule, rester stoïque et espérer qu’aux prochaines élections, nous pourrons voter pour un parti qui réformera le capitalisme vers une transition plus acceptable, plus verte, plus durable, plus riche, toujours plusse.
En bref, nous devons commencer dès maintenant à créer des réseaux d’entraide citoyenne, des communs, des zones à défendre et des collectifs autogestionnaires. La résistance doit s’organiser. Pour citer mes camarades de la décroissance : « Nous devons décider, partager et prendre soin collectivement » et je rajouterais : sans attendre que les politiciens agissent. Un monde post-capitaliste est possible mais nous devons créer des interstices aujourd’hui.
Comme a dit Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »