ÉCRIRE D’EN DEHORS
Commençons par ceci, parce qu’il faut bien commencer, même si je n’aime ni les points de départ ni d’arrivée : Nous sommes ici parce que nous constatons depuis plusieurs dizaines d’années la faillite de nos sociétés, de nos systèmes de pensée et de nos systèmes politiques.
Il est effarant de constater qu’en 150 ans à peine, nous avons tant accompli scientifiquement, repoussant les frontières de l’impossible, tout en n’avançant pas d’un pouce socialement et politiquement, voire en régressant même dangereusement : nous avons inventé l’aviation, nous sommes allés sur la lune et dans l’espace, nous avons conquis l’énergie nucléaire, les vaccins, le clonage, le téléphone, internet et maintenant l’IA.
Voilà pour les avancées stupéfiantes ; la perte de l’imaginaire, du rêve, de l’utopie, la perte du temps perdu à ne rien faire, le recul de l’idéal démocratique et la cristallisation de l’égo.
Voilà pour les régressions.
Il est surprenant de constater que malgré toutes ces avances techniques et scientifiques, nous travaillons tout de même beaucoup plus qu’au Moyen Âge, tout en ayant moins de démocratie directe et nous avons beaucoup moins de temps libre à consacrer à nos loisirs, ou plutôt à ce qui nous rend vivants.[1]
Nous avons remplacé la vie intérieure par Netflix. Nous sommes encore aux prises avec le moi, la rationalité cartésienne, les croyances dans la maitrise, les connaissances objectives, la réalité intangible du moi. Malgré la psychanalyse et les neurosciences, nous nous pensons encore être maîtres de "ce cheval fou au galop" (Freud).
En si peu de temps, nous avons pu repousser les frontières de l’impossible et du connu en appréhendant des distances dans l’univers que nos cerveaux conçoivent encore à peine, nous avons découvert des mondes et des propriétés de la matière qui remettent en question des lois de la physique que l’on pensait immuables. Malgré toutes ces découvertes et avancées, nous ne pouvons encore inventer des modes de vie bonne pour tous. Nous avons toujours autant de difficultés à lâcher prise et à repousser les frontières de l’imaginaire, de l’impossible, au niveau social, politique et métaphysique. Nous sommes encore pris dans des constructions idéologiques, philosophiques et sociales datant de plus de 2000 ans sans être capables d’envisager quelque chose de radicalement nouveau. Et pourtant les découvertes anthropologiques récentes nous montrent que l’humanité a déjà été capable d’inventer de nombreuses formes sociales et politiques[2]. Nous craignons encore l’inconnu, nous sommes encore reclus, apeurés, dans la grotte aux ombres menaçantes. Vouloir aller sur Mars est considéré comme un magnifique projet envisageable, mais une sortie du capitalisme et s’ouvrir à l’expérimentation de nouvelles formes de vie sociale, de nouvelles formes d’identité est considérée avec mépris et terreur comme une utopie de rêveur inconscient, une hérésie diabolique, un non-sens.
Tant mieux alors, je proposerai ici de se diriger vers le non-sens. L’idée du progrès technique, du bien, le culte de la rationalité nous a menés vers Hiroshima, la Shoah et maintenant vers cette apocalypse climatique qui n’est pourtant pas une révélation. La croyance dans la maitrise de la connaissance de soi, dans la réalité homogène du moi, nous a menés vers ces formes identitaires névrosées et ces personnalités politiques toxiques.
Nous voulons autre chose. Radicalement, qui ne soit pas ces fausses démocraties qui produisent des êtres toxiques pour s’y adapter[3] et des chefs qui ne servent à rien ou pas grand-chose. Nous pouvons faire autrement. L’histoire a montré des centaines de façons différentes de s’organiser socialement et nous sommes probablement dans la pire présentement : des gouvernements incapables de gérer les compagnies qui ont plus de pouvoir et de capital que ces États, incapables de gérer la catastrophe écologique, une économie qui se satisfait de la guerre pendant que les services publics s’effondrent, des identités nationales comme unique rempart contre l’angoisse de l’inconnu, etc.
Nous voulons autre chose.
Je n’ai pas de programme politique et je ne propose aucune solution.
Les solutions doivent venir de l’agencement des problèmes eux-mêmes, de leur multiplicité et du mouvement lui-même.
Je proposerai des écrits du dehors, du dehors des institutions, du dehors de la normalité. Je proposerai une réflexion sur l’anarchisme dans la lignée de celles d'Ibanez[4]. Un anarchisme multiple et vivant, empli de complexité chère à Edgar Morin, de mouvement et de paradoxe. L’anarchisme n’est pas un contre-pouvoir. Comme l’écrit Catherine Malabou, c’est un anti-pouvoir. L’anarchie ne lutte pas contre le pouvoir, n’essaie pas de renverser le pouvoir et encore moins de le prendre, l’anarchiste cherche à être autre part, autrement, autre.
Les en dehors est le nom que se donnaient les anarchistes individualistes de la Belle Époque en France. Ils ont été parmi les premiers à expérimenter d’autres formes de vie sociale. Il faut élargir ce terme. Être en dehors, c’est être en dehors des institutions, du capitalisme, en dehors des villes comme le font certains de mes compagnons amanites, mais aussi en dehors des normes, en dehors des intériorisations et des habitus, en dehors de Soi.
Devenir autre, être en dehors des mots et des choses.
Foucault l’a bien écrit, la société moderne n’est pas une société de punition, mais une société de contrôle. Cependant Deleuze rajoutait, une société qui ne se base pas sur le contrôle des outils de production mais sur la gestion des marges, des lignes de fuite. Soyons ces lignes de fuite, des fuyards du dehors, des marcheurs rimbaldiens. Ne proposons pas de programme, bâtissons notre révolte sur rien[5]. Parce que dès qu’il y a quelque chose, nous sommes déjà dans le possible, dans le connu, et le possible est un piège du passé, un mirage du présent dans le passé (Bergson) ; nous serions alors dans une construction rationnelle où tous les pièges de la pensée, tous les biais historiques et scientifiques teinteraient notre réflexion. Nous projetterions déjà un futur que nous ne pouvons pourtant appréhender, maitriser. Soyons ces nomades qui déterritorialisent les sens. Il faut un dérèglement de tous les sens, disait Rimbaud, il faut tout changer ou bien disparaitre.
Alors pour paraphraser Nietzsche : pourquoi pas le non-sens, pourquoi pas l’irrationnel, le paradoxe comme point de départ ou point de rupture, des bifurcations non prédictives (Stiegler), des lignes de fuite (Deleuze), un anarchisme non fondationnel (Ibanez), c’est-à-dire aller vraiment vers l’inconnu, ou plutôt non : ne pas y aller. Aller quelque part, même vers l’inconnu, c’est déjà définir d’avance ce qui est inconnu, c’est déjà le rendre connu d’avance. N’allons pas, restons nomades. Rien n’est plus immobile qu’un nomade, disait Deleuze. Voilà mon paradoxe comme point de départ. Ou comme point d’arrivée, comme mouvement rétroactif complexe. Être immobile pour être tout le temps en mouvement. Proposer une éthique de la résistance pour commencer.
Et on verra après.
Je partirai de rien pour arriver à rien. Je ne veux pas de départ ni d’arrivée, mais un cheminement. Soyons en mouvement et en multiplicités, essayer le multiple qui naît du rien, essayer le rien qui tend le multiple, essayer toujours. Essayer encore, rater encore, rater mieux.[6]
Je ferai des écrits d’en dehors, pour ouvrir des pistes, des plans d’immanences où quelques machines de guerre improbables et complexes interagiront ensemble dans des désordres dissipatifs et nous verrons alors ce qui pourra germer dans ce magma rougissant. Un mouvement. Un frémissement.
Écrire d’en dehors
Devenir du dehors
Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, Lux/Humanités, 2013.
Graeber, David, et Wengrow, David. Au commencement était… Une nouvelle histoire de l'humanité. Traduit par Élise Roy. Paris : Les Liens qui Libèrent, 2021
Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter », Sur un nouvel impératif politique. Gallimard, « NRF essais », 2019
Je conseille comme introduction à sa pensée son tout dernier Repenser l'anarchisme aux éditions Nada.
Stirner écrivait dans L’Unique et sa propriété : « Je n’ai basé ma cause sur rien ». C’est un rien créatif, un rien qui conduit vers le tout.
Extrait de Cap au pire de samuel Beckett