LES COMMUNS, RÉINVENTER NOS IMAGINAIRES POUR SORTIR DU CAPITALISME

À Pointe-Saint-Charles, un collectif mène depuis plusieurs années une mobilisation contre un projet de casino et de développement immobilier privé. De cette lutte est né le Bâtiment 7, un espace partagé et autogéré où l’on peut se rencontrer, réparer, fabriquer, cuisiner et apprendre, à travers l’organisation citoyenne.

Au Bic, une quinzaine de personnes se sont rassemblées au sein de la Ferme de la Dérive, qui favorise l’accès à une alimentation écologique et locale pour les personnes en situation de précarité socioéconomique. Un kiosque en bois, au bord de la route 132, y propose des produits locaux en libre-service, sur la base de la confiance et du principe « à chacun·e selon ses besoins ».

À Saint-Camille, les habitant·es se regroupent dans les années 80 pour préserver un bâtiment centenaire laissé à l’abandon et en faire un lieu véritablement collectif. Encore aujourd’hui, le P’tit Bonheur est un vecteur de solidarité intergénérationnel, un espace de rencontres autour de repas, de spectacles, d’activités communautaires et de projets locaux.

C’est en m’émerveillant devant ces récits qu’est née chez moi la volonté d’aller à la rencontre des personnes qui les font vivre. C’est pourquoi j’ai lancé le balado Raconte-moi un commun, en septembre 2025, pour y transmettre la parole des personnes qui, à travers différentes régions du Québec, incarnent déjà les mondes qui sont possibles. Ces initiatives prennent des formes variées et s’inscrivent dans des contextes différents, mais elles reflètent toutes l’idée qu’il est nécessaire d’habiter différemment nos milieux de vie. 

Si l’objectif de ce numéro est de brosser le portrait d’un monde qui s’effondre, cet article se veut l’illustration d’un avenir qui existe déjà. Au sentiment d’impuissance, à l’immobilisme, au découragement, les communs opposent une lutte ancrée dans la coopération, le soin et l’autonomie collective. 

Ce que sont les communs

Bien que le concept de communs ait gagné en popularité au cours des dernières années, les réalités qu’il désigne sont loin d’être nouvelles. Historiquement, les communs renvoient à des formes collectives de gestion et de partage de ressources qui ont existé dans de nombreuses sociétés, qu’il s’agisse de terres agricoles, de forêts, de sources d’eau ou de savoirs. Aujourd’hui, dans un contexte marqué par l’individualisation, la marchandisation des ressources et les logiques capitalistes, les communs s’inscrivent dans cette continuité et cherchent à réactualiser et réinventer des pratiques de coopération, d’autonomie et de prise en charge collective des besoins.

Les communs émergent lorsque des personnes décident de répondre ensemble à un besoin ou à une aspiration. Ils naissent souvent d’un manque : manque de financement public, de services, d’accès à des ressources, mais aussi manque de communauté, de sens et d’un espace au sein duquel trouver sa place. Ces manques, me semble-t-il, révèlent que quelque chose cherche à être réinventé collectivement, comme un indice de ce que nous souhaitons voir émerger.

Qu’ils s’articulent autour du logement, de l’alimentation ou de la préservation des espaces naturels, les communs ont ceci de particulier qu’ils reposent sur des valeurs d’entraide, de réciprocité et d’horizontalité des rapports. Ce qui est mis en commun varie d’un projet à l’autre, et peut aller par exemple d’une terre agricole à un atelier de réparation, en passant par une cuisine collective ou encore un réseau d’échanges. Au-delà des ressources elles-mêmes, les communs désignent surtout une manière de s’organiser dans un rapport non-propriétaire au monde. Il est nécessaire d’envisager le commun non pas comme un objet, mais comme une pratique sociale et politique en mouvement, ce que certain·es appellent le commoning.

Bien que les communs et les coopératives partagent plusieurs valeurs (notamment l’entraide, la solidarité et la mise en commun de ressources), il faut se garder de les confondre systématiquement. Une coopérative fonctionne légalement selon une structure formelle et hiérarchique, avec un conseil d’administration et des mécanismes décisionnels centralisés. Dans la perspective des communs, il devient alors essentiel de mettre en place des modes d’autogestion et de participation directe aux décisions, en parallèle des obligations juridiques imposées par le modèle de la coopérative.

Dans la même veine, les communs se distinguent également du bénévolat, lequel repose généralement sur une logique d’aide ou de service où des personnes donnent de leur temps pour soutenir une cause ou répondre à un besoin. Les bénévoles s’investissent souvent au sein de structures dans lesquelles les règles et les décisions sont définies par une institution ou une organisation préexistante. Dans les communs, il ne s’agit pas seulement de contribuer ou d’aider, mais également de participer à la gouvernance collective à travers des dynamiques de coopération, de partage des responsabilités et de prise de décision collective, dans une perspective d’autonomie et de transformation sociale. Là où le bénévolat peut exister à l’intérieur des structures établies et souvent hiérarchiques, les communs cherchent à co-construire de nouvelles structures où il est possible de créer des manières alternatives d’habiter, de produire, de décider et de prendre soin collectivement.

Il importe de préciser que le fait de partager un territoire et de répondre à des besoins collectifs sans entrer dans une logique marchande est une manière d’habiter le monde qui n’est pas nouvelle.  De nombreux peuples autochtones entretenaient, et entretiennent toujours, des rapports collectifs au territoire, aux ressources et à la gouvernance qui peuvent entrer en résonance avec ce que l’on appelle « les communs ». L’idée ici n’est pas de plaquer ce concept sur des réalités culturelles, sociales et juridiques distinctes, mais plutôt de souligner que les pratiques de partage, de réciprocité, de responsabilité collective et de gestion communautaire des ressources existent depuis longtemps au sein de nombreuses sociétés. Chez plusieurs peuples autochtones, la terre n’est pas envisagée selon un rapport propriétaire, mais comme une relation vivante impliquant des responsabilités envers la communauté humaine, les générations futures et le vivant dans son ensemble. Les réflexions contemporaines sur les communs ne constituent donc pas l’invention de nouvelles manières de faire, mais s’inscrivent plutôt dans une continuité de formes d’organisation collective déjà portées, entre autres, par des peuples autochtones depuis des siècles.

Ce que les communs rendent possible

Faire commun nécessite un véritable changement de culture et implique de réinventer nos imaginaires, de manière à déconstruire ce que nous avons intériorisé du capitalisme. Au sein d’un système qui fragilise les solidarités et qui fait passer la vulnérabilité pour une faiblesse individuelle, nous sommes poussé·e·s à croire qu’il est envisageable, voire nécessaire, de s’accomplir en marge des autres. Les repères collectifs se sont effrités, et avec eux, le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Pourtant, notre équilibre psychologique dépend justement des liens que nous tissons dans nos communautés. Et lorsque l’on commence à recréer ces liens, même imparfaitement, quelque chose en nous se détend; c’est que l’on cesse peu à peu de porter seul·e le poids du monde. 

C’est en ce sens que les communs représentent un moyen économique et politique d’arriver à un monde post-capitaliste. On s’y rassemble pour répondre à un besoin ou à une aspiration, en choisissant consciemment de s’organiser autrement plutôt que d’adopter une structure hiérarchique et des rapports marchands. On y apprend à construire des liens hors des logiques de compétition, à contre-courant de l’individualisme.

Décider ensemble de l’utilisation d’un budget ou de l’organisation d’un espace oblige à écouter des besoins divergents, à ralentir les décisions et à composer avec les désaccords. On y apprend à entrer différemment en relation avec les autres, mais également avec soi-même, ce qui implique d’apprendre à traverser les tensions et les émotions que fait inévitablement émerger le collectif.

Inévitablement, la prise de décision collective impose une certaine lenteur. Dans une culture qui nous a habitué·es à la rapidité, à la performance et au contrôle, cette lenteur peut d’abord sembler inconfortable. Pourtant, elle ouvre aussi un espace de présence, au sein duquel il devient possible d’écouter plus attentivement ce qui cherche à émerger du collectif. On y réapprend à avancer sans un sentiment d’urgence, en acceptant les différences de rythme, les capacités d’implication variables. On y trouve des manières d’alimenter les réflexions et de répartir les tâches en incluant davantage les membres dans les processus. On y apprend aussi à gérer les conflits en tenant compte des personnalités diverses.

C’est un travail constant d’ajustement, certes, mais ce sont précisément ces ajustements qui rendent l’expérience significative, en ce qu’ils permettent de sortir de l’isolement, de se sentir utile et de participer réellement à la vie démocratique. C’est un véritable apprentissage démocratique, puisqu’on ne délègue pas entièrement le pouvoir à des représentant·es, mais on participe plutôt directement aux décisions qui façonnent nos vies.

Veiller les un·es sur les autres dans l’instant présent, c’est ce qui donnera naissance au monde dont on rêve dans l’avenir. Car le monde que nous espérons construire ne naît pas uniquement de grandes stratégies politiques, mais aussi de la qualité de présence que nous cultivons dans nos relations. Pour reprendre les propos de Marie-Soleil L’Allier, amie et chercheuse indépendante, le futur n’est pas un moment figé qui surviendra à la fin de la lutte; il prend déjà forme dans ce que nous choisissons d’incarner dès maintenant.

Vers une société des communs ?

Au Brésil, le Mouvement des sans-terre regroupe aujourd’hui 1,5 million de personnes organisées en communautés. Ce qui avait commencé comme une lutte pour l’accès à la terre s’est progressivement transformé en un véritable projet de société, avec des coopératives agricoles, des écoles autogérées, des cliniques de santé… C’est l’illustration d’une organisation à grande échelle qui repose sur des principes de solidarité, de partage et de prise de décision collective.

Comment faire en sorte que les communs se multiplient d’une telle manière ? Il m’apparaît évident que le désir d’une telle réalité existe déjà. À travers mes déplacements au Québec dans la dernière année, que ce soit pour enregistrer des épisodes du balado ou pour donner des conférences, je retrouve dans les yeux de mes interlocuteur·ices cette même étincelle, comme un désir de se relever les manches pour plonger les mains dans l’argile et façonner des jours meilleurs. Comme si une part de nous savait déjà qu’une autre manière de vivre est possible, même lorsqu’on ne possède pas encore toutes les réponses. 

Mais cet élan se heurte rapidement à des limites très concrètes. Les réflexes individualistes, la difficulté à gérer les conflits et les rapports de pouvoir que l’on reproduit inconsciemment ne disparaissent pas du jour au lendemain. Dans plusieurs projets collectifs, ce sont les mêmes personnes qui finissent par porter une grande partie du travail invisible.

On retrouve également des obstacles structurels : difficultés de financement, enjeux juridiques, contraintes administratives, des réalités qu’il s’agit de naviguer tout en essayant de maintenir un lieu vivant, de nourrir les liens et d’éviter l’épuisement. Il n’existe pas de commun parfait dans un monde capitaliste. Les communs naissent à l’intérieur même du système qu’ils cherchent à dépasser, avec ses contradictions et ses contraintes. Même les projets qui cherchent à sortir des logiques marchandes doivent souvent dépendre de subventions et composer avec des exigences administratives imposées par l’État. 

Faire commun est un acte collectif d’autonomie, de création d’institution et d’élaboration de normes qui oblige à repenser la manière même de faire société. Mais cette transformation ne concerne pas uniquement les structures collectives, et demande également un travail intérieur. Apprendre à ralentir, à écouter, à accepter les différences de rythme et les désaccords, ainsi qu’à sortir d’une logique de performance pour réhabiliter l’interdépendance. Cela suppose aussi de savoir composer avec les conflits, accueillir les tensions, reconnaître les rapports de pouvoir que l’on reproduit et partager les responsabilités.

Pour répondre aux enjeux structurels, on peut imaginer des partenariats entre les communs et les municipalités, afin de répartir le risque et la charge administrative. Des réseaux d’entraide entre les communs du Québec pourraient fournir un filet de sécurité et faire circuler les pratiques, tout en préservant l’autonomie des communs ainsi reliés. Peu importe la solution envisagée, il demeure que la transformation sociale ne peut reposer uniquement sur des initiatives isolées et dépend étroitement de la mise en relation de celles-ci.

Les communs pour la suite du monde

Il n’est pas utopique de rêver d’une société des communs. Si le système actuel est bel et bien en train de s’effondrer, le monde continue de fleurir et nous avons le choix d’accompagner ce qui tente de naître. Il ne suffira pas d’ajuster les systèmes existants. Il est essentiel de laisser émerger d’autres manières de faire, de les renforcer et de les multiplier. Les communs nous permettent d’agir plutôt que d’attendre des changements qui tardent à venir. Nous pouvons ainsi faire, ici et maintenant, avec ce qui est là. 

J’y vois l’un des renversements opérés par les communs, c’est-à-dire le fait de réaliser que nous n’avons pas besoin d’attendre que tout soit parfait pour commencer à créer autrement. Tant de gens demeurent immobiles, animés par le fantasme du Grand Soir, espérant une transformation sociale qui surgirait d’un seul moment spectaculaire où l’on se lèverait enfin pour mener la lutte, comme la scène finale d’un long film duquel on ne serait acteur·ices qu’au dénouement. 

Pourtant, les réflexes de domination, les rapports de pouvoir, l’individualisme, le racisme systémique ou les mécanismes d’exclusion que nous reproduisons parfois inconsciemment ne disparaîtront pas comme par magie, au lendemain d’une révolution. Ils demandent d’être observés, déconstruits et traversés collectivement. 

C’est peut-être là toute l’importance des communs : ils nous offrent dès maintenant des espaces pour expérimenter d’autres façons de décider, de prendre soin et de vivre ensemble. La transformation ne commence pas après la lutte; elle prend déjà forme dans la manière dont nous choisissons de nous mettre en lien aujourd’hui.

On cherche souvent des solutions globales, des basculements à grande échelle, des réponses à la hauteur des crises. Pourtant, un commun commence souvent avec quelques voisin·es autour d’une table, une idée lancée lors d’un souper entre ami·es, une friche transformée en ferme pour le quartier ou un local ouvert pour accueillir des projets collectifs. Et surtout, avant toute métamorphose visible, il existe d’abord une impulsion intérieure, une intuition qu’un autre rapport au monde est nécessaire. 

Les communs rappellent quelque chose d’essentiel, l’idée que même dans un système qui nous fragilise, il est encore possible de créer des espaces où l’on prend soin les un·es des autres, où l’on apprend à vivre autrement, où l’action redevient accessible. Et peut-être est-ce déjà là une manière de transformer le monde et de préparer la suite, en apprenant à soutenir ce qui, autour de nous, ne demande qu’à éclore. 


Pour aller plus loin:

Le balado Raconte-moi un communhttps://beacons.ai/racontemoiuncommun

Thèse sur les communs et le commoning : Recherche empirique au Québec, par Marie-Soleil L'Allier: https://praxis.encommun.io/cn/bPv0hLjI-I0JO6Mj3hF_U059Wco/

Collectif de Réflexions et d’Interventions sur les Transformations et Institutions des Communs: https://critic-communs.ca/

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