RÉVOLTE OU RÉVOLUTION?

Photo de Tom Caillarec

Une société fracturée

Émeutes, pillages, violences, dégradations, incendies. En face, répression, judiciarisation, manipulations, propagande, violence légale donc ignorée par le pouvoir, désignation de coupables politiques et racisés, dérive autoritaire, fascisation. Entre les deux, peur, embrigadement, soumission, mais aussi, espoir, appui, ralliement, soutien. La France est fracturée. C’est une évidence. Ce qui l’est moins, c’est que cette fracture ne se situe pas là où elle devrait se trouver. Elle sépare la population en deux groupes presque égaux et largement semblables sous plusieurs aspects cruciaux, à l’exception d’une infime minorité absolument hors norme incrustée à l’intérieur du groupe à droite et qui réussit à convaincre sa base qu’elle lui ressemble et que leurs intérêts sont partagés. Ce résultat, obtenu d’arrache-pied après des décennies de propagande et de mainmise sur le discours public, reste fragile. Cette minorité, qui accapare pouvoir et richesse, le sait pertinemment et c’est pourquoi elle joue le tout pour le tout actuellement. Il suffit que la ligne de fracture glisse vers elle et le subterfuge s’évapore. Cette caste ne réussit à camoufler sa honteuse exceptionnalité qu’en se noyant dans la masse. Sitôt qu’elle est isolée, mise en lumière, toute la violence de sa grotesque avarice éclabousse de dégoût quiconque la regarde, ne laissant d’autre choix que de mettre à bas ces despotes. Il ne leur reste que la surenchère. Amplifier la répression, le mensonge, la violence arbitraire, la censure, l’exploitation. Il faut convaincre par la peur, le bâton remplaçant la carotte depuis longtemps. La peur de l’autre pouvant ne plus suffire, il faut aussi rappeler à ses ouailles que le doute pourrait se payer très cher.

L’austérité ne touche jamais aux organes de propagande. Il leur faut dominer complètement le narratif, par tous les moyens. S’il y a maintenant un moment que les trouble-fêtes sont licenciés dans les médias dominants, le processus s’accélère. L’entre-soi des larbins, tous empressés de servir leurs maîtres, offre un carrousel de vilenie en continue sur les réseaux, les radios et les chaînes télévisées. Se déployant au sein d’une population dressée à obéir depuis l’enfance et à l’esprit critique atrophiée, ce discours insensé parvient tant bien que mal à faire oublier la dure réalité matérielle de la domination et de l’exploitation à une frange importante de celle-ci. S’il ne faut pas abandonner la lutte sur ce front, il est plus que naïf de croire qu’il est possible d’y gagner la guerre. Les États et leurs commanditaires auront toujours des moyens démesurés en comparaison. C’est par l’action réfléchie, stratégique, qu’une mince ouverture est possible. C’est dans l’action que les compétences se développent, que les alliances se forment, que les gains se font étendards. L’action rallie. La peur paralyse. Seule la première peut vaincre la seconde.

Une radicalisation nécessaire

Si la mise en mouvement du peuple français enthousiasme, il n’y a pas non plus de quoi y voir le soulèvement ultime. Pour le moment. Difficile de prévoir la suite. Seule sa persistance dans la durée peut lui permettre de déployer son plein potentiel. Les mouvements de révolte commencent le plus souvent par un ras-le-bol économique, une hausse des prix, un chômage chronique. Leurs demandes sont souvent triviales à leur commencement. Abolir une taxe, contrôler l’inflation, offrir des aides publiques. Cette fois-ci, puisque la contestation origine des lycéens, il s’agissait de demander des locaux salubres, des professeures dans chaque classe, des opportunités professionnelles après les études. Le pouvoir, profondément enfoncé dans son délire totalitaire, n’a pas saisi l’opportunité de mater ce germe de résistance par des promesses à moitié vides et postdatées. Ne sachant plus agir stratégiquement, il a répondu par le seul langage qu’il connaît désormais, celui des forces de l’ordre et de la répression aveugle. La mise en action de ces jeunes et les violences dont ils ont été victimes a permis le ralliement d’une masse importante de gens n’attendant que ce signal pour se mettre en mouvement. Depuis, les revendications se sont élargies. Dans cette cacophonie on retrouve indistinctement des appels à la démission du gouvernement, un meilleur financement des services publics, une hausse des salaires, une meilleure répartition de la richesse, et autre mesures cosmétiques du même acabit. S’il y a eu ralliement, ce n’est que dans la course à quémander d’être écouter par le pouvoir. Pour que le mouvement mûrisse, il faut qu’il goûte à la médecine du gouvernement répressif. Le pari de ce dernier est de lui administrer un remède de cheval qui l’assommera définitivement. Cette approche a toutes les chances de fonctionner. Si toutefois il s’avère insuffisant, la population en aura tiré un enseignement crucial : on ne supplie pas le pouvoir, on l’abolit. Tous les mouvements sociaux dans l’histoire récente se sont radicalisés dans la durée. C’est à travers la lutte que l’éducation populaire fleurit, que la compréhension de ce que représente réellement l’État et le capitalisme s’acquiert. Jusqu’au point où il ne peut exister de retour à une table de négociation, un moment où les règles du jeu changent drastiquement. Le mouvement des Gilets jaunes était sur cette voie en 2018-2019. Il aura fallu une combinaison de mesures d’apaisement et de pandémie mondiale pour y mettre un terme. Il aurait suffit de quelques mois encore, peut-être, pour qu’il puisse atteindre son plein potentiel. Qu’il arrive à la seule conclusion possible. Les référendums d’initiative citoyenne (RIC) ne peuvent contrôler le pouvoir. Il n’y a qu’un remède possible et c’est d’abolir définitivement sa concentration. D’abolir la représentation politique. Le mouvement de contestation actuel est encore bien loin de ce constat. S’il compte parmi ses rangs de nombreux individus qui avaient cheminé sur cette route il y a une dizaine d’année, la jeunesse qui le compose actuellement devra nécessairement faire par elle-même ce parcours. Les premiers aideront peut-être les seconds à accélérer le processus. Il faut l’espérer car le pouvoir a aussi appris plusieurs leçons en termes de répression au cours de ces années. Le recours presque immédiat aux couvres-feu le démontre à merveille. On le sent prêt à faire tomber les masques. À cesser de jouer à celui qui se soucie de maintenir l’illusion d’une société égalitaire et juste. Le fascisme est déjà là. Il attend le moment propice pour prendre la main. Il a noyauté le pouvoir en place et il est en même temps aux premières loges pour le remplacer aux prochaines élections. Dans presque tous les cas de figure, il est inévitable. Le sursaut social qu’on voit prendre forme actuellement est la seule voie de sortie. Elle est hypothétique, incertaine, fragile et tardive. Sa tâche historique est immense. Nous saurons bientôt si ce mouvement a le potentiel de répondre à cette exigence.

L’inévitable réalité matérielle

Mais il y a pire. La stratégie du capital, ameutée par la montée des revendications écologistes de la décennie passée et momentanément stoppée par un opportun virus mondial, a été depuis d’accélérer l’ampleur des inégalités sociales. Cette précarisation forcée de la population occidentale a eu comme corollaire de faire oublier le désastre écologique causé par cette civilisation industrielle. Quand le ventre gargouille de faim, la préservation des habitats naturels devient secondaire. Les enjeux qui mobilisent actuellement la révolte sociale en France, mais qui gronde sous couvert ici aussi au Canada, sont d’ordre économique. Le pouvoir a réussi à ramener la contestation sur son terrain. Face à l’exigence de préservation des écosystèmes, la société industrielle n’avaient aucune voie de sortie. Les deux sont irréconciliables. Face à une grogne causée par la pauvreté et l’exploitation, créées toutes deux exprès, le pouvoir n’a qu’à relâcher un peu la pression pour acheter la paix. Évidemment, on sent qu’actuellement il considère être rendu suffisamment puissant pour écraser l’opposition sans rien céder. Mais il sait qu’il a tous les atouts nécessaires pour assurer sa préservation en cas d’échec. Le capitalisme peut facilement survivre à une redistribution des richesses plus étendue que maintenant. Il suffirait qu’il revienne au niveau des années 2000 pour que la population crie victoire. Pourtant, qui peut honnêtement affirmer que le capitalisme se portait mal à cette époque rapprochée? Surtout, une société légèrement moins inégale ne règle absolument rien de la question écologique. La destruction du vivant ne ralentira pas du fait que la richesse qu’elle produit soit un peu plus équitablement répartie.

Une radicalisation des mouvements de contestations mondiaux au niveau politique et économique ne peut faire l’impasse de la question écologique. Une abolition réelle et complète des structures de pouvoir aura nécessairement comme répercussion la chute de la civilisation techno-industrielle. La complexité de cette civilisation, l’hyperspécialisation qu’elle nécessite, l’incontournable coordination verticale qu’elle exige, les chaînes d’approvisionnement mondiales qui la sous-tendent, l’immensité des capitaux devant être mobilisés pour son développement, tout cela ne peut exister dans un monde égalitaire et réellement démocratique. Toute contestation sociale se trouve donc devant le choix suivant : demander des ajustements au système afin de moins ressentir la domination et l’exploitation sans toutefois l’éliminer et devoir sans cesse recommencer, ou aller au bout de la logique qui l’a mise en mouvement et accepter la fin de cette civilisation. Ce choix est toutefois à court terme, car la première option cessera bientôt d’exister. Le rythme de destruction des conditions d’habitabilité de la Terre fait en sorte qu’il nous reste quelques décennies d’illusion, et encore de moins en moins convaincante à mesure que le climat et les cycles biogéochimiques se dégraderont. Le système ne sera bientôt plus en état d’offrir des conditions de vie le moindrement acceptables pour la majorité. Ce qui signifie que la deuxième option est objectivement la seule crédible et souhaitable. Est-ce que la population occidentale est prête à remettre en cause son style de vie pour s’assurer un avenir? Rien n’est moins sûr. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’à l’heure actuelle, le mouvement de contestation français est à des années-lumières de ce constat. Les choses peuvent évoluer rapidement et nul ne peut prédire avec certitude ce qu’il adviendra dans les prochains jours et les prochains mois. Gardons-nous donc un brin d’espoir et réjouissons-nous de voir enfin un peuple défier le pouvoir. Surtout, tentons de créer les conditions qui nous permettraient de voir naître un tel mouvement dans notre cour. Nous avons tout autant de raison de nous révolter, nous manquons simplement de pratique.

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MANIFESTE POUR L’ABSTENTION