AD VITAM ÆTERNAM
La mort
Le désert est total. Partout. On pourrait difficilement s'imaginer un monde plus mort, plus destiné à la mort. Dans ses activités, ses atmosphères, ses dispositifs, ses relations, ses progrès, ses fins. La mort. Rien d'autre. Le capitalisme, aujourd'hui dans sa forme techno-industrielle, est une machine de mort.
Tous ceux qui œuvrent au sein de cette machine assurent son (dys)fonctionnement. Ils la maintiennent, ironiquement, en vie. Ce sont les bons soldats du désastre. La « banalité du mal » d'Hannah Arentd appliquée à l'échelle du monde. Il y a ceux qui la gouvernent et s'occupent de ses institutions. Ceux qui forment et constituent sa relève. Ceux qui conçoivent et construisent ses espaces. Ceux qui pensent et produisent ses « contenus », ses marchandises et ses innovations. Ceux qui veillent à son ordre et ses narratifs. Ceux qui y cherchent une forme de reconnaissance et de visibilité. Et ceux qui se conduisent en bons citoyens. Tous ceux-là participent aux forces destructrices de la machine de mort. Ils lui donnent sa substance et justifient son fonctionnement. Ils sont la machine.
Spoliation, exploitation, colonisation, domination, destruction…
L'omniprésence de la mort au sein du monde capitaliste crève les yeux au point de rendre aveugle. Elle englobe et étouffe la vie. Partout. Dans chacune de ses opérations. Elle ravage les territoires et les réalités qui s'y rattachent. Elle fait surface dans chaque recoin bétonné de la ville. Elle se cache derrière chaque heure travaillée. Elle se donne un nom dans chaque entreprise, une valeur dans chaque compte en banque. Elle porte mille et un visages sur les réseaux sociaux et fait briller tous les écrans. Elle circule à travers les infrastructures. Elle s'offre en spectacle dans les parlements. Elle est la matérialité des espaces habités. L'état généralisé des psychés. La relation de tout citoyen à son monde civilisé.
La folie
Foucault faisait remarquer que la folie n'échappe pas à ceux qui établissent la distinction entre raison et folie, ceux qui décident qui enfermer et qui, par un jeu de réflexion et de pouvoir, juger raisonnable. Cette différenciation, institutionnalisée, permet d'isoler et de mettre sous silence tout ce qui ne se conforme pas à la folie du monde. D'en maintenir le (dys)fonctionnement en le faisant passer pour normal, en le présentant comme vérité absolue. Et en faisant paraître tout ce qui lui est extérieur comme étant menaçant ou tout simplement fou.
Pour l'instant, on peut dire que cet état hégémonique de folie l'a emporté. Il constitue l'essence de la machine de mort et présente ses rapports destructeurs comme étant la seule manière d'être-au-monde. Il veille à éloigner les réalités terrestres avec ses écrans, distraire avec ses « applications » et proliférer avec ses « influenceurs ». Il fait croire qu'il suffit de quelques réformes, dispositifs ou « innovations » pour remédier à ses maux alors qu'il justifie en fait sa continuité. Il mise sur la confusion, l'épuisement, l'impuissance et la médiocrité pour mobiliser ses troupes. Et il mène la guerre à toutes les réalités pouvant offrir une forme de résistance à son continuum - pensons simplement aux réalités autochtones.
La machine de mort, aussi folle soit-elle, est devenue le cours normal des choses. L'État, l'école, le travail, l'endettement, la fatigue, le progrès, l'innovation, la guerre. Le ravage du monde au nom de la sainte-économie. La fabrication et l'entretien constant d'une fausse représentation de soi dans un espace virtuel. Et la reproduction d'une forme de vie humaine dépossédée de toutes relations saines avec les réalités terrestres, de tout savoir-faire et savoir-être.
La machine de mort est le monde complètement fou dans lequel trop d'humains prétendent vivre sous le couvert de la raison. Tout le monde lui trouve une justification.
La vie
Deleuze et Guattari référaient à l'appareil de capture pour illustrer l'institutionnalisation du capitalisme et son emprise. Cette figure, à la fois mécanique et vampirisante, lorsqu'associée au monde civilisé et ses « progrès », permet de saisir qu'il n'y a plus grand-chose qui échappe et que les dispositifs de contrôle qui assurent la capture sont de plus en plus sophistiqués.
L'appareil est partout et son travail de capture est constant. Il s'actualise toujours et œuvre dans la répétition. Cet acharnement lui est nécessaire parce que la vie est aussi partout. Parce qu'elle lui échappe constamment et doit sans cesse être re-capturée. C'est à ça que servent les institutions et les innovations. C'est aussi le rôle des « données » qui rendent visibles toutes choses et permettent, par le fait même, leur capture. La machine de mort est en guerre permanente contre les mouvements de la vie.
S'il fallait alors résumer la vie dans ce contexte, on pourrait s'en tenir à ceci: tous les processus organiques qui échappent à l'emprise de l'appareil de capture. La vie est partout où la machine de mort n'est pas. Là où ses lois ne sont pas appliquées, considérées ou respectées. Où ses gouvernements n'arrivent pas à gouverner. Où ses technologies sont brisées, ou n'ont jamais vu le jour. Où ses chaînes d'approvisionnement sont interrompues. Où les choses n'ont pas de « valeur » pour justifier leur exploitation, là où elles sont imperceptibles à l'appareil.
Dans cette guerre, il faut donc savoir choisir son camp. Refuser d'être la machine de mort. Au pire, ne pas s'y prendre au sérieux et détourner ses usages. Au mieux, la saboter et l'attaquer. Permettre à la vie de prendre place dans le désert. Partout où l'appareil de mort n'est pas. Combattre sa présence et densifier son absence. Briser, nuire, couper, interrompre. Ralentir ses flux, déserter ses espaces, renoncer à ses impératifs, nuire à ses transactions, bloquer ses infrastructures, détruire ses machines et disparaitre de ses écrans. S'attaquer aux dispositifs qui assurent l'efficacité et la fluidité de ses opérations. Être ailleurs.
Parce que la vie pousse, s'organise, évolue et gagne en puissance. Dans toutes les craques, dans chacune des failles. Dans chaque espace sans « valeur ». Elle émerge spontanément dans la multiplicité des phénomènes. Elle s'inscrit dans le mouvement relationnel des êtres qui coexistent. La complexité de ses processus échappe à toutes tentatives de rationalisation.
La machine combat la vie. Mais le cours normal des choses, celui qui échappe à la folie meurtrière, sera toujours d'en faire partie. Être en guerre contre la machine de mort c'est prendre le parti de la vie. Détruire ce qui détruit. Être vivant.
Parce que la vie est aussi partout où l'eau s'écoule. Un arbre, un oiseau ou un ruisseau en ont bien plus à dire à son sujet qu'à peu près n'importe quel humain. Aussi bien être parmi ceux-là. On s'y sentira toujours plus vivant que parmi les morts.