FAIRE FACE À L’IMPASSE INDUSTRIELLE

Au-delà des bonnes intentions

La critique progressiste dominante s’attache surtout aux effets néfastes les plus visibles de notre modèle de société : inégalités économiques, injustices sociales, guerres, destructions écologiques, montée de l’autoritarisme, etc. Mais ces calamités ne disent rien du système qui les produit.

Ces dernières années, la détérioration accrue de la situation mondiale a même rendu possible une plus grande radicalité des revendications sociales. Les appels à dépasser le capitalisme ne sont plus tabous, le patriarcat est ouvertement nommé et les dénonciations du racisme systémique se multiplient. Pourtant, ces structures d’oppression couramment dénoncées par la gauche ne suffisent pas à expliquer la résurgence des maux qui affectent notre monde.

Ces problèmes, plus fondamentalement, sont inhérents au développement de la civilisation industrielle. Les combattre en faisant fi du système qui les engendre nous enferme dans une spirale sans fin. On s’épuise à traiter les symptômes d’une maladie dont on refuse d’admettre l’existence. En l’absence d’opposition sérieuse, champ libre lui est laissé pour se propager et gangrener la société toujours plus en profondeur. On le voit, les progrès technologiques des dernières décennies échappent de plus en plus à toute velléité de régulation. L’avènement des médias sociaux a provoqué des perturbations sociales et démocratiques massives. L’intelligence artificielle, plus récemment, ne se contente plus de coloniser notre espace physique et social mais menace directement notre autonomie intérieure.

Malgré la diversité des sensibilités, des plus réformistes aux plus intransigeantes, les revendications sociales partagent presque toutes un angle mort majeur : le caractère foncièrement anti-démocratique et anti-écologique du système industriel.

La civilisation industrielle : une bête insatiable et indomptable

Comment prendre au sérieux la démocratie autoproclamée des pays industrialisés ?

Les investissements massifs pour soutenir le développement industriel requièrent une concentration du capital au sommet de la pyramide sociale. Cette profonde inégalité économique confère de toute évidence un pouvoir disproportionné aux classes supérieures pour imposer leurs opinions et orienter la société à leur avantage. Nous sommes loin d’une démocratie réelle, où chaque voix devrait avoir un poids comparable.

Et comment croire qu’un contrôle collectif du système industriel globalisé soit possible ? Au-delà d’une certaine échelle, l’enchevêtrement croissant des diverses industries, la complexité des chaînes décisionnelles et la dispersion géographique des activités entraînent inéluctablement des distorsions, elles aussi grandissantes, du contrôle démocratique. Bref, l’idée d’une gestion commune des productions industrielles par toutes les parties concernées – travailleurs, populations locales et consommateurs – relève de la plus complète illusion.

Quant à la question écologique, il est impossible de ne retenir de la civilisation industrielle que les éléments « souhaitables », s’il en est, et de rejeter les autres. Elle forme un tout entièrement interdépendant, où chaque maillon suppose le bon fonctionnement des autres. Par exemple, une éolienne dépend de chaînes matérielles, administratives, économiques et éducatives massives : mines, machinerie lourde, métallurgie, pétrochimie, informatique, usines en tous genres, technologies spatiales de géolocalisation, multinationales, États, infrastructures de transport, universités, instituts de recherche et j’en passe. Et tout cela, bien sûr, reposant largement sur l’exploitation des ressources fossiles. À chaque étape, à chaque échelon, les interdépendances se subdivisent en d’innombrables branches. La civilisation industrielle n’est en vérité qu’une seule « chose », qu’une seule gigantesque machine. On peut l’aménager à la marge, lui donner une teinte plus ou moins progressiste, mais essentiellement, il faut se résoudre à la prendre dans son entier, ou à la rejeter toute.

De l’importance de mordre la main qui nous nourrit

Nous bénéficions tous, ou presque – bien que dans des proportions inégales – des avantages que procure la civilisation industrielle : alimentation diversifiée, énergie abondante, transports rapides et confortables, communication instantanée, loisirs et divertissements surabondants, et bien d’autres encore. Après avoir goûté à ces « miracles », il est difficile de s’imaginer s’en passer, d’autant plus que ce même système nous a rendus prisonniers de son fonctionnement. En nous offrant ses commodités, la civilisation industrielle nous a en réalité dépouillés des nombreux savoirs, pratiques et coutumes qui, traditionnellement, assuraient notre survie collective, notre culture et notre art de vivre.

Aliénées, dépossédées et affaiblies, certaines personnes en viennent même à penser que la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue sans tout ce confort et ces facilités. Notre jugement est profondément altéré, par l’alternance hypnotique des états d’excitation, de satisfaction superficielle et d’abrutissement qui caractérisent la vie moderne.

Biberonnés au confort industriel et à la merci de ses sollicitations incessantes, la majorité des voix qui s’élèvent contre les injustices sociales ont développé parallèlement une cécité plus ou moins volontaire à l’égard du système industriel. Un auto-aveuglement qui consiste à refuser de voir que ce qu’elles chérissent individuellement dépend de ce qu’elles condamnent sur le plan collectif. La consommation quotidienne de viande implique une agriculture intensive causant pollutions, déforestation massive et appauvrissement inquiétant des sols. Le tourisme international entraîne des émissions de GES importantes et une destruction des communautés locales et des paysages. Les télécommunications dépendent de minerais exploités dans des conditions infernales. Et la raréfaction des ressources causée par ces multiples surexploitations industrielles entraîne des guerres prédatrices à répétition.

De plus, en osant dénoncer ouvertement les ravages du système industriel, le risque est de se voir reprocher de ne pas vivre soi-même en adéquation avec nos idées. La crainte de se sentir forcé d’aligner notre vie personnelle sur cette critique anti-industrielle amplifie l’autocensure. En effet, ce n’est pas parce qu’on comprend l’impasse dans laquelle nous jette ce modèle civilisationnel qu’on est forcément enclin personnellement à un retour à la terre ou au travail artisanal. Il ne faut pourtant pas se voiler la face.

Que ce soit clair : il n’est pas question ici de prôner l’adoption individuelle de la simplicité volontaire. Un tel choix est certainement louable, et souhaitable à certains égards. Une cohérence relative entre nos idéaux et notre manière de vivre me paraît nécessaire. Mais outre le fait que tous n’ont pas le luxe d’envisager une telle transition de vie, le véritable enjeu est celui d’une transformation systémique radicale. Changeons de système et les modes de vie suivront.

Faute d’avoir le courage de s’attaquer à la racine du problème, le militantisme progressiste se rabat sur des solutions individuelles, administratives ou technologiques illusoires. Des solutions qui ne font que nous enfoncer plus profondément dans la catastrophe. On feindra de se convaincre qu’un autre gouvernement, plus « à gauche », résoudra tous nos problèmes, qu’une consommation plus éthique stoppera l’effondrement écologique en cours, qu’une meilleure taxation des milliardaires entraînera un nouvel âge d’or de justice économique, qu’un capitalisme régulé, suffira à rendre le monde industriel soudainement écologique et humain.

Tout cela est faux, néfaste et déplorable. Il est urgent de faire face à la réalité et de cesser de se mentir : le système n’est pas à réformer, il est à démanteler pièce par pièce. Chaque composante doit être jugée à l’aune de son utilité sociale et de son impact écologique. C'est seulement en ramenant au plus près des communautés les activités dont elles dépendent qu'un avenir désirable est possible. Tant que la civilisation industrielle demeure notre horizon, toute transformation profonde de la société restera illusoire.

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