DÉMOCRATIE, DITES-VOUS ?

Baisse de la participation aux élections, montée de l’extrême-droite et des leaders autoritaires, érosion de l’état de droit, corruption, complots, manipulations des élections, etc. Les commentateurs politiques sont unanimes, la démocratie serait à risque. Tous ces enjeux existent bien à divers degrés dans nos sociétés et semblent s’aggraver depuis quelques années. Mais sont-ils des risques pour la démocratie ? On peut affirmer sans danger de se tromper qu’ils constituent des ingrédients pouvant mener à une dérive autoritaire et totalitaire. La réponse à la question reste néanmoins beaucoup moins évidente qu’on pourrait le penser. Pour mettre à risque la démocratie, encore faudrait-il que nos systèmes politiques puissent aspirer à mériter ce qualificatif. Or, rien n’est moins sûr. La démocratie, dans son sens réel, a toujours eu comme signification que les personnes concernées par une décision devaient être en mesure d’en débattre et voter pour son adoption ou son rejet. On distingue d’ailleurs la démocratie (demos-kratos, pouvoir du peuple) de l’aristocratie (aristos-kratos, pouvoir aux meilleurs), de l’oligarchie (oligos-arkhos, commandement du petit nombre) et de la ploutocratie (ploutos-kratos, pouvoir des riches). L’invention de la démocratie est souvent attribuée aux anciens Grecs, à Athènes plus exactement. Cette croyance est toutefois infondée puisque plusieurs autres sociétés fonctionnaient sous un principe démocratique bien avant la période classique. Néanmoins, on peut accorder aux Athéniens d’avoir imaginé des institutions et des procédures permettant l’instauration d’une démocratie dans une cité abritant plusieurs milliers de personnes. La démocratie athénienne impliquait des agoras où les citoyens avaient le pouvoir de proposer des lois et d’en débattre entre eux avant de voter pour leur adoption ou leur abandon. L’élection était réservée aux postes demandant des compétences particulières, tels que les stratèges militaires, et était annuelle. Ces stratèges ne pouvaient voter des lois, ni décider de déclarer la guerre. Ils avaient comme responsabilité de s’assurer de gagner les guerres que les citoyens avaient décidé de mener. Pour faire un parallèle avec nos sociétés contemporaines, ils étaient des fonctionnaires.

On pourrait objecter que ce n’était pas tous les habitants d’Athènes qui étaient considérés comme des citoyens, avec raison. Les femmes, les esclaves et les nouveaux arrivants n’avaient pas droit de cité. Athènes était donc une société très inégalitaire, sexiste et raciste. Cela ne diminue en rien la pertinence de son système politique. Ce dernier aurait été au contraire plus efficace si tous les habitants avaient eu les mêmes droits. Bien qu’inachevée, la démocratie athénienne assurait une égalité politique parmi les citoyens en règle. Ainsi, les écarts de richesse existaient mais étaient moins grands que dans les cités-États grecques autoritaires. La plupart des postes impliquant une certaine autorité (justice, finance, sécurité) étaient comblés en tirant au sort parmi les citoyens, pour des mandats d’une durée limitée et non renouvelables, ce qui évitait la création d’une caste dominante permanente. En résumé, même s’il ne faut pas idéaliser la société athénienne, force est de constater que son fonctionnement était très différent de ce que nous pouvons observer dans nos sociétés occidentales. En effet, les citoyens actuels, s’ils incluent maintenant les femmes et s’il n’y a (officiellement) plus d'esclaves, n’ont comme pouvoir que de choisir ceux et celles qui décideront pour eux pour une période définie de quelques années. Les lois, le choix des personnes aux postes d’autorité et les décisions courantes sont toutes entre les mains de ces quelques élus. De plus, sachant que ces quelques personnes sont presque toujours issues des classes sociales supérieures et que leur proximité avec les gens fortunés rend souvent difficile la distinction entre le pouvoir public et privé, notre système politique actuel ne peut donc pas être considéré comme une démocratie. Puisque l’élection est supposée nous permettre de choisir les meilleurs, que seules quelques personnes seront élues pour détenir le pouvoir politique, que la richesse augmente drastiquement les chances d’être élus ou, à défaut, d’influer sur les décisions prises, notre régime politique devrait donc être catégorisé comme une aristocratie élective oligarchique à tendance ploutocratique. Fort bien. Si nous ne sommes pas en démocratie, pourquoi alors décrivons-nous notre système politique ainsi ? Quelles conséquences concrètes cela a-t-il sur le fonctionnement de nos sociétés ? De quoi une démocratie aurait-elle l’air dans nos sociétés actuelles ? Quelles conditions devraient être remplies afin qu’une démocratie réelle puisse exister ? Voilà plusieurs questions centrales auxquelles je tâcherai de répondre.

Origine historique du glissement sémantique

Comme nous venons de le voir, le système représentatif électoral actuel n’est pas une démocratie. Lors de sa création à la suite des révolutions française et états-unienne, et par la suite repris partout en Occident, dont au Canada et ensuite dans le monde, les fondateurs affichaient clairement leur rejet de la démocratie. Celle-ci relevait pour eux de la dictature des pauvres, de l’aveuglement des foules et aurait eu pour conséquence de mener leur république au chaos. Les journaux et les écrits politiques de l’époque en ont laissé des traces indélébiles[1]. L’utilisation du mot démocratie pour décrire nos systèmes politiques fut une opération de marketing électoral dont l’instigateur est le candidat à l’élection présidentielle Andrew Jackson lors de la campagne de 1828 aux États-Unis. Son audace fut récompensée puisqu’il se retrouva à la Maison-Blanche. Ce succès encouragea l’utilisation volontairement erronée du mot démocratie par les autres partis politiques états-uniens. Puis cette usurpation s’est ensuite propagée au monde entier car elle permettait de faire croire que le système électoral permettait réellement à la population d’influer sur la politique. Que par l’élection, les gens pouvaient contrôler les décisions qui allaient être prises par d’autres, supposément pour eux. Surtout, en confondant les deux systèmes politiques, il évacuait du champ des possibles la démocratie véritable comme alternative au gouvernement représentatif.

Or, nous savons bien que nul ne peut prétendre connaître comment des millions de personnes choisiraient de voter sur chaque enjeu, sur chaque loi. Les élus votent donc selon leurs propres convictions et leurs propres intérêts. Pourtant, la démocratie, la vraie, puisqu’il faut maintenant le spécifier, se caractérise par la capacité des citoyennes et des citoyens à décider directement, sans intermédiaire ni représentant. Sitôt qu’on cède notre pouvoir décisionnel à un autre, nous ne sommes plus en démocratie. Et le détournement atteint des sommets lorsque ces représentants ne sont pas tenus de respecter leurs promesses ou de nous consulter lorsqu’une situation nouvelle se présente et sur laquelle ils n’avaient pas de mandat clair et contraignant.

Un vol de sens aux conséquences désastreuses

Il nous faut donc nous réapproprier le sens du mot démocratie si nous voulons voir toutes les options qui sont devant nous pour faire face aux crises qui nous affectent et qui promettent de s’aggraver rapidement si rien n’est fait. Tant que nous croirons être en démocratie, nous serons tentés de nous en détourner puisque le système actuel (qui a volé le sens de ce mot) a irrémédiablement failli à la tâche, malgré des siècles d’essai. Cette perte de confiance légitime et souhaitable envers le système actuel explique en grande partie la baisse de la participation aux élections et le désintéressement généralisé de la population envers la politique. Si la démocratie (dans le sens qui est véhiculé actuellement) n’est pas une option, il ne resterait que l’autoritarisme, la dictature. Nous voyons actuellement ce que cette méprise a comme conséquence chez nos voisins du sud qui ont choisi cette avenue par dépit. Le monstre qu’ils ont créé s’est affranchi de leur appui et risque d’entraîner le monde entier dans le chaos et la violence. C’est pourquoi il est urgent de reconnaître que notre système actuel n’est pas une démocratie, n’en a jamais été une. Que la démocratie réelle reste l’option qui nous offre la meilleure chance de nous sortir collectivement du cul-de-sac dans lequel nous nous dirigeons à toute vitesse.

Il faut cesser de croire que nous sommes responsables des décisions qui sont prises par les politiciens au pouvoir. Nous n’avons aucun moyen de les empêcher de mener les affaires publiques à leur goût et à leur avantage. Nous n’avons que l’élection pour changer les gens en place, mais nous devons choisir entre des personnes qui se sont rendues à cet échelon car elles aimaient le pouvoir et le système actuel. Une fois en poste, nous n’avons aucune prise sur leurs agissements ni aucune assurance qu’elles feront ce pour quoi nous leur avons donné nos votes. L’histoire récente nous offre une panoplie d’exemples flagrants d’abandon de promesses formelles. Conséquemment, il ne sert à rien de nous culpabiliser pour les innombrables mauvaises décisions prises par les élus de tous les niveaux politiques. Ils sont les uniques responsables du marasme dans lequel nous nous trouvons. La seule faute dont nous sommes coupables, c’est notre abandon face à cet accaparement du pouvoir politique par une infime minorité de gens assoiffés de pouvoir. La seule tâche qui nous incombe, c’est d’y mettre un terme.

Qu’est-ce donc que la démocratie et quelle forme pourrait-elle prendre de façon concrète ?

Comme nous l’avons rapidement abordé précédemment, la démocratie se caractérise par une distribution égale du pouvoir politique à tous les humains vivant sur un territoire donné et qui décident de faire société. Idéalement ce territoire aurait un sens à la fois social, biologique et politique. Pour les besoins de la démonstration, utilisons une municipalité, même si ce n’est pas l’unité la plus appropriée. Ainsi, une démocratie à Tadoussac ou à Joliette signifierait que toute personne habitant sur le territoire de la municipalité aurait le pouvoir de participer à chaque décision concernant la collectivité. Les décisions ne seraient plus réservées au maire et à ses conseillers. Il n’y aurait tout simplement plus de maire ni de conseillers. Puisque la majorité des décisions seraient rapatriées à cette échelle, il n’y aurait plus besoin de l’organisation centralisée et hiérarchique de l’État. Terminée l’élection et la représentation, terminée la soumission à une force arbitraire, terminée l’imposition de lois contraires aux volontés populaires. Quiconque le voudrait pourrait faire une proposition, qui pourrait nécessiter un certain nombre d’appuis pour être examinée, et toutes les citoyennes et tous les citoyens auraient alors l’opportunité d’en discuter et finalement de se prononcer sur celle-ci.

Cela vous semble utopique? Ce type de processus a déjà été testé dans une certaine mesure dans plusieurs pays, même s’il a toujours été contaminé par l’existence invasive des représentants élus. Ces derniers ont tenté presque à chaque fois, et réussi trop souvent, de faire dérailler le processus démocratique ou alors d'ignorer simplement les décisions prises par les citoyennes et les citoyens. Néanmoins, malgré ces fauteurs de troubles et leurs tractations néfastes, ces assemblées citoyennes délibératives sont toujours arrivées à des résultats largement supérieurs à ce que la politique partisane nous accable. Pour n’en nommer que quelques-unes, il y a l’exemple de la nouvelle constitution écrite par la population en Islande (par la suite rejetée par les politiciens), la légalisation de l’avortement en Irlande (étonnamment entérinée par le parlement) et les dizaines de mesures ambitieuses (bien qu’insuffisantes) pour freiner le réchauffement climatique et s’y adapter par la Convention citoyenne pour le climat en France qui furent toutes ignorées par le gouvernement. Dans tous ces exemples, ce n’est pas l’ensemble de la population du pays qui a pris part aux délibérations. En effet, il serait impossible de réunir des millions de personnes à un même endroit et de permettre à tout le monde d’intervenir. Dans la plupart des cas, les participant·es étaient choisi·es par tirage au sort, une méthode développée à Athènes et qui permettait de sélectionner un certain nombre de personnes de façon aléatoire pour remplir des fonctions publiques.

Cette méthode a plusieurs avantages qui surclassent l’élection à tous les points de vue. Elle retire la possibilité pour ceux qui recherchent le pouvoir d’y accéder. Elle assure une meilleure représentativité de la diversité sociale de la population. Elle évite la professionnalisation de la politique car les tirés au sort ne sont choisis que pour une seule décision à prendre puis retournent à leurs occupations préalables. Elle évite la corruption qui vient inévitablement avec la concentration de pouvoir, l’élection et la prévisibilité de la représentation. Enfin, pour des centaines de personnes de tous les milieux, elle permet une éducation pratique et concrète à la citoyenneté qui place le bien commun au centre des priorités. Le tirage au sort est une méthode simple et scientifique qui permet de faire émerger les volontés populaires au sein de grands groupes de personnes. Toutefois, il ne s’agira toujours que d’un pire aller. L’idéal sera toujours de ramener le niveau décisionnel au plus bas, au plus local, afin de permettre à toutes les personnes visées par la proposition de prendre part aux délibérations et de faire usage de leur pouvoir décisionnel. Les décisions à plus grande échelle devraient toujours se limiter à ce qui ne peut absolument pas être décentralisé, par exemple tout ce qui concerne la cohabitation entre les différentes régions fédérées au sein de la même unité territoriale pertinente.

Quelles sont les conditions préalables à l’existence d’une démocratie ?

L’exercice de la démocratie n’est compatible qu’avec des communautés à échelle humaine. Les immenses mégapoles ne peuvent aspirer à un fonctionnement démocratique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la taille de leur population rend impossible la participation de toutes les personnes y habitant au processus démocratique, à moins de scinder la ville en de multiples quartiers. Toutefois, cette option ne fait qu’exacerber la contrainte suivante : une ville n’est pas une entité autonome. Ses besoins en nourriture, en énergie et en matériaux de toute sorte reposent sur les territoires périphériques. Si ces régions adjacentes fonctionnent également de façon démocratique, la ville ne peut donc avoir de contrôle sur l’approvisionnement et la gestion de ces ressources essentielles. Fusionner la ville avec la campagne environnante n’est pas une solution à cause du poids démographique disproportionné des citadins qui se retrouveront à imposer leurs décisions aux ruraux. Dans une société post-capitaliste, les habitants des régions périphériques n’auront aucune raison de travailler davantage pour nourrir, vêtir et loger des citadins, qui seront nombreux à n’avoir plus d’occupation légitime puisque la plupart des métiers urbains sont des créations inutiles du capitalisme. Conséquemment, cela ne signifie pas que la démocratie est impossible, mais qu’elle requiert une réorganisation majeure de nos sociétés. Les innombrables urbains sans occupation sentiront la nécessité d’un retour à la terre, indispensable pour répondre à leurs besoins, ce qui permettra une répartition plus équitable des humains sur le territoire et un accès direct aux ressources vitales et aux processus décisionnels encadrant leur utilisation collective.

Pour qu’une démocratie réelle puisse fonctionner adéquatement, il faut aussi une égalité absolue, formelle et non négociable entre tous les individus qui composent la société, dans toutes les sphères de la vie sociale. Une démocratie dans laquelle tous ses constituants ne seraient pas égaux perpétuerait les inégalités et donnerait un pouvoir politique effectif supérieur à certains individus. À Athènes, pour revenir à cet exemple parlant d’une démocratie inachevée, les prises de parole à l’agora se faisaient devant tous et les votes s’effectuaient à main levée. Conséquemment, les citoyens n’avaient pas tous la même liberté réelle d’intervenir et de voter selon leurs convictions. En effet, la plupart des citoyens étaient des employés de grands propriétaires. Afficher publiquement une opinion politique différente de celle de leur employeur pouvait entraîner des conséquences directes sur leur gagne-pain. Ainsi, les plus grands tribuns, ceux qui s’exprimaient ouvertement et avec charisme, étaient tous des hommes fortunés. Même si l’ensemble des citoyens avait théoriquement le même pouvoir politique, dans la pratique les grands propriétaires maintenaient leurs employés sous leur domination jusque dans l’agora et monopolisaient le temps de parole afin d’influer sur les décisions collectives. Puisqu’une démocratie directe ne peut exister dans de grands ensembles humains impersonnels et que la participation directe aux débats est un aspect essentiel, l’anonymat est difficile à assurer, sauf pour les votes. Ainsi, plutôt que de vouloir dissimuler les hiérarchies derrière des procédures, assurer une égalité totale entre les citoyen·nes demeure la meilleure approche permettant un fonctionnement démocratique optimal, en plus d’exprimer la décence la plus élémentaire.

Cette organisation sociale horizontale doit donc sortir du domaine politique et contaminer toutes nos relations, y compris et surtout économiques. Les personnes concernées par une organisation doivent avoir la possibilité et le pouvoir de participer à sa gestion. Le règne de l’entreprise privée, véritable dictature despotique économique, doit cesser. Les travailleur·ses, les consommateur·rices et les fournisseur·es doivent s’unir pour assurer la gestion des organisations qui auront alors pour vocation de répondre à un besoin réel de la population. Je reviendrai d’ailleurs sur ce sujet plus en profondeur dans un prochain article. La recherche du profit devra être proscrite car cette soif de richesse exploite la population en plus de permettre à certains individus sans scrupules d’accaparer un pouvoir économique et politique supérieur aux autres, brisant du même coup l’égalité absolue nécessaire au fonctionnement démocratique. Sans compter que cette course au profit entraîne la destruction du vivant dans la vaine tentative d’étancher la soif insatiable de richesse et de pouvoir de certains sociopathes.

Est-ce que la démocratie est le système parfait ?

Il existe bien des critiques de cette organisation politique. Plutôt que de les ignorer, regardons-les plutôt en détail. Il y a la dictature de la majorité, la facilité de manipulation des masses et le manque d’expertise, la lenteur et la lourdeur procédurale et le temps nécessaire devant y être consacré. Sont-elles insurmontables ?

Il est évident que la majorité peut se tromper ou errer et imposer une décision néfaste à une minorité, voire à elle-même. Toutefois, ce risque nous paraît exagérément plausible par le spectacle désolant de la politique électorale. Il faut toutefois réaliser que dans ce cas, il s’agit de l’infime minorité qui décide contre les intérêts de la majorité. Surtout, le système politique actuel permet et encourage la concentration de pouvoir économique, médiatique et politique. De ce fait, les opinions populaires sont largement influencées par ces quelques individus, le plus souvent dans le but de tromper et de manipuler. Dans un débat démocratique au cours duquel les personnes concernées par la proposition seraient entendues, au sein d’une société où personne n’aurait les moyens de dominer le discours public à son avantage, l’empathie et la collaboration primeraient dans l’évaluation de la proposition. De plus, la majorité n’a pas à se limiter à 50 % plus un vote. La démocratie devrait idéalement tendre le plus possible vers le consensus. Ainsi, des pourcentages d’adoption largement plus élevés pourraient être exigés pour des décisions contraignantes. Néanmoins, cette possibilité de pouvoir contraindre une minorité est un élément décisif et crucial de la démocratie, loin d’être toujours un défaut. En effet, il faut pouvoir empêcher une minorité asociale et sociopathe d’accaparer les ressources collectives, de détruire la nature, de dominer ses semblables et, à terme, de mettre en péril la démocratie elle-même. Soit exactement ce que notre système permet et encourage.

La manipulation des masses populaires est une crainte qui se trouve être, elle aussi, une projection d’une tare de notre système actuel sur la démocratie. Comme spécifié dans la section portant sur les conditions préalables à l’existence d’une réelle démocratie, l’égalité formelle et absolue entre les individus annihile toute possibilité de manipulation à grande échelle. Si le charisme de certaines personnes peut leur permettre d’avoir une plus grande influence dans les débats, le temps de parole également réparti, la diversité de points de vue, le temps de réflexion et le fait de devoir vivre avec les conséquences de sa décision feront en sorte de relativiser fortement l’influence de ces personnalités dominantes. Surtout, ils n’auront pas accès à une machine de propagande totalitaire telle que celle qui existe aujourd’hui. La manipulation de la population n’est pas l’exercice facile dont aiment se vanter les puissants. Elle nécessite une uniformité du message et sa diffusion dans tous les espaces publics et privés pour parvenir, à la longue, à infléchir les opinions. Et c’est d’autant plus difficile si elle est contraire aux intérêts de la population. Il faut donc des moyens titanesques pour y arriver. Ce que les oligarques possèdent aujourd’hui mais qui n’existerait pas dans un système démocratique.

L’incompétence des citoyen·nes est une autre critique souvent assénée contre la démocratie. Encore une fois, cette critique s’applique avant tout au système représentatif. Déléguer à quelques personnes la prise de décision sur tous les enjeux nous concernant, sachant qu’elles ne peuvent posséder toutes les compétences nécessaires, est beaucoup plus problématique. Dans une assemblée démocratique, puisque tous les citoyen·nes sont présent·es, toutes les compétences y sont également réunies. Il faut donc s’assurer que ces compétences puissent s’exprimer librement et être entendues largement. De là vient l’importance de la délibération et de l’écoute. Une décision ne peut être éclairée que si elle est précédée d’un effort collectif d’apprentissage, de partage et de compréhension des réalités diverses. Même un référendum, sur lequel une population doit voter pour ou contre une question qu’elle n’a pas choisie et au sujet de laquelle elle n’a pas pris le temps de réfléchir en profondeur, n’est pas un exercice démocratique. Les citoyen·nes ne sont pas moins compétent·es que les élu·es. Leur compétence ne se mesure pas à leur connaissance individuelle préalable du sujet dont il est question, mais à leur capacité à utiliser ces connaissances dans un cadre politique visant à assurer le bien commun. Sous cet angle, la démocratie est largement supérieure à l’élection.

Enfin, la démocratie est souvent présentée comme un système inefficace, lourd, procédural, peu agile et très exigeant en temps. Une part de cette affirmation est certainement fondée. Il est évident que décider soi-même prend plus de temps que de laisser un autre le faire à notre place. Au risque de prendre un langage managerial, il faut toutefois évaluer le rapport coût-bénéfice. Laisser à autrui le pouvoir de tout décider sur nos conditions d’existence comporte des risques qui surpassent largement les efforts devant être consentis pour décider directement. Un parallèle très parlant est celui du passage à la vie adulte et autonome. Ne plus dépendre de l’autorité parentale et devoir tout décider (dans les limites imposées par notre société, évidemment) est sans conteste plus exigeant, mais bien rares sont celles et ceux qui envisageraient sérieusement de revenir en arrière. Et pourtant, la plupart du temps, les parents agissent en ayant en tête l’intérêt supérieur de leurs enfants, ce dont ne peut pas prétendre l’immense majorité des représentants politiques concernant leurs électeurs. Ainsi, si la démocratie demande plus de temps et d’énergie, elle offre aussi plus de liberté et de sécurité. Dans nos sociétés hyperspécialisées, complexes et techniciennes, le nombre de décisions devant être prises régulièrement est très élevé. Trop pour un fonctionnement démocratique efficace. Cela tombe bien puisque ce type de société, la civilisation industrielle, est à rejeter pour revenir à une organisation sociale beaucoup plus simple et décentralisée. Dans ce cas de figure, le nombre de décisions devant être prises serait largement réduit, une fois que l’entente de cohabitation collective de base aurait été adoptée.

Et puis ?

À la lecture de cet article, il devrait maintenant être évident que nous ne sommes pas en démocratie et que nous ne l’avons jamais été. Nos systèmes politiques ne sont pas moins démocratiques qu’avant, ni plus d’ailleurs. Est-ce que la démocratie est la solution toute prête, pouvant être appliquée directement à nos sociétés sans rien changer d’autre à leur fonctionnement et organisation ? Absolument pas. Elle a ses propres exigences. Notre société a évolué depuis des siècles sous un autre régime politique, lui conférant des caractéristiques différentes et peu compatibles avec la démocratie (et avec la vie en général, d’ailleurs). Effectuer les transformations nécessaires demandera des efforts et des sacrifices, mais sera aussi porteur de soulagement, de liberté, d’émancipation, de liens et d’espoir en une vie réellement bonne. Le statu quo ou la dictature n’étant pas des options souhaitables, voilà enfin un horizon vers lequel mettre le cap.


[1] : Démocratie, histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France » de Francis Dupuis-Déri, paru en 2013

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