QUI A LE TEMPS AUJOURD’HUI DE PENSER AUX CRISES ?
Collage, Delphine Jaffres
Le temps n’est jamais neutre
On m’a demandé si je connaissais des femmes anarchistes et technocritiques qui seraient prêtes à écrire sur les raisons des crises actuelles.
Ma première réaction n’a pas été intellectuelle. Elle était émotionnelle et physique. Et mon égo a rebondi immédiatement. « Moi. Mais moi. »
Puis presque aussitôt, j’ai vécu une forme de décalage. Comme si quelque chose ne tenait pas dans la question elle-même. Parce qu’au fond, quel privilège d’avoir le « temps » de penser aux origines des crises pendant que tant de personnes en vivent déjà les conséquences ?
Et ce « temps », qui le paie ?
Depuis 43 ans, je « vaux » moins que vous, messieurs. Vrai ou faux – peu importe au fond. Mes conditions matérielles tranchent dans le réel. Et j’en vis les conséquences.
Salaires, héritages, placements: ce que la parole cache
Le premier balado du Temps des monstres, animé par Marie-Élaine Guay et Philippe Cigna, balado que j’adore, pose la question de « qui prend la parole dans les médias », depuis la perspective des salaires. C’est important, pertinent. Mais je pense que nous devrions pousser encore plus loin ici. Parce que les salaires ne racontent pas tout, comme ils le disent également dans d’autres épisodes. En effet, ils ne disent rien, ou presque, des avoirs. Des héritages. Du patrimoine matériel. Des placements. De l’argent déjà accumulé ou en train de fructifier.
Et pourtant, c’est souvent là que les écarts réels intra-sociétaux se creusent. Parce qu’il n’y a peut-être rien de plus capitaliste que de faire fructifier son argent sur le dos des autres, ou d’hériter presque sans impôt de patrimoines qui traversent les générations.
Il s’insère dans tous ces interstices :
Dans nos retraites par capitalisation
Dans nos placements
Dans nos maisons
Dans nos dons pour retours d'impôt
C’est là que les classes sociales se reproduisent réellement. Et s’accentuent. Et ensuite, là, seulement, arrivent les salaires.
Rappelons qu’au Québec, le revenu médian après impôt des personnes de 16 ans et plus était de 40 600 $ en 2023. Et déjà, les femmes gagnaient beaucoup moins : 37 500 $ contre 43 700 $ pour les hommes. Une différence de 6200$ par année.
6 200 $ de différence pour penser.
6 200 $ de différence pour respirer.
6 200 $ de différence pour absorber les imprévus, ralentir, écrire, tomber malade ou simplement tenir.
Et ça, ce n’est que le revenu médian.
Se situer, ou se mettre à nu
Alors nous devrions nous situer toutes et tous, chaque fois que nous prenons la parole publiquement. Comme beaucoup de mouvements féministes le proposent, à juste titre. Au fond : qui me parle et depuis quelle expérience ? Depuis quelle classe sociale ?
Mais se situer n’est pas neutre. Et c’est peut-être là que quelque chose devient profondément inégal.
Parce que me situer, pour moi, veut dire exposer mes conditions matérielles, mes fragilités, mes contradictions. Ça veut dire parler depuis un endroit vulnérable. Dire combien je gagne. Dire que je n’aurai pas d’héritage. Que je n’ai pas de patrimoine. Que je vis en colocation. Dire que je n’ai pas de filet si je tombe malade.
Ça veut aussi dire qu’il m’a fallu dix-sept ans au Québec avant de dépasser le salaire médian en juin 2025. Et que la seule raison pour laquelle j’y suis finalement arrivée, c’est parce que je suis devenue cheffe d’entreprise. Avant ça, malgré mes études, malgré mon expérience, malgré tout le reste, je n’ai jamais “valu” plus de 20$ de l’heure.
Je ne suis pas certaine que tout le monde ici – lectrices et lecteurs ou autrices et auteurs – doive faire la même chose.
Dans plusieurs textes critiques, particulièrement écrits par des hommes – et il faut bien le dire : bien souvent, nous ne voyons encore que vous, messieurs –, il reste possible de parler depuis une certaine hauteur. Depuis l’abstraction. Sans dévoiler d’où l’on parle réellement. Sans dire quels sont ses avoirs, sa sécurité, son patrimoine, ses appuis.
La chambre d’écho des femmes qui lisent les femmes
Et puis, de toute façon, quelle importance… Qui me lira, au fond ? Des femmes déjà convaincues ?
Parce qu’encore aujourd’hui, les hommes lisent massivement des hommes, pendant que les femmes lisent autant des autrices que des auteurs. Une analyse du Women’s Prize à partir de dizaines de milliers d’achats de livres montrait justement que les hommes évitent encore largement les livres écrits par des femmes.
Alors même quand nous écrivons, même quand nous parlons, même quand nous nous exposons, il reste cette question : qui considère nos voix comme universelles ? Intéressantes ? Positionnantes ?
Parlons concrètement.
Immigrer. Étudier. Recommencer. Travailler pendant des années pour finalement dépasser le salaire médian seulement après dix-sept ans au Québec et un niveau universitaire. Dix-sept ans pendant lesquels l’appauvrissement s’installe tranquillement derrière le récit méritocratique de l’intégration réussie.
Quand on parle d’accessibilité ou de « question immigrante », ce n’est pas abstrait. C’est ce temps-là. Cette fatigue-là. Cette lente érosion matérielle.
Dans cet entre-deux, monter une entreprise a fini par devenir moins un rêve entrepreneurial qu’une tentative de reprendre un peu d’air. Et c’est exactement ce que j’ai fait. Puisque je ne semblais pas mériter mieux aux yeux de la société occidentale, alors il a fallu essayer de mériter mieux aux miens. Avec mes idées. Avec mon engagement socioécologique. Avec ma liberté de parole.
Prendre moi-même le risque de mon revenu. Le porter. Le créer. Et essayer, malgré tout, de rester libre. Et là aussi, les récits se divisent.
Dans plusieurs milieux, l’entrepreneuriat est romantisé : liberté, autonomie, émancipation individuelle. Dans d’autres cercles – souvent à gauche ou anarchistes –, il est immédiatement suspect, parfois diabolisé. Alors oui, techniquement, je suis une capitaliste. J’ai une entreprise privée. Mais avec quels avoirs, exactement ?
Une petite entreprise de services, militante, dont la valeur repose presque entièrement sur ma présence, mon énergie, ma capacité à continuer. Une entreprise qui ne « vaut » plus grand-chose si je tombe malade, si je m’arrête, si je disparais.
On ne revend pas vraiment une entreprise militante comme on revend une maison, un terrain, un immeuble ou un portefeuille d’actions.
Alors encore une fois : de quel capital parle-t-on ? Et de qui parle-t-on ?
Parce que pour beaucoup de petites entrepreneures, la réalité est moins glamour : les employé·es sont payé·es d’abord, puis vient le salaire de la personne qui porte le projet — s’il reste quelque chose. Et avant qu’on me sorte le réflexe paresseux du : « Ah, ça ressemble à du François Lambert »… Ta yeule, François. J’y suis pour rien si des impérialistes récupèrent parfois des morceaux de réalité pour nourrir leur propre récit entrepreneurial. Lui parle depuis l’accumulation, le capital et la domination économique. Moi, je parle depuis l’épuisement, la précarité, les contradictions et les coûts humains d’essayer de survivre autrement à l’intérieur de ce système via une approche éthique d’une entreprise en transition socioécologique. Ce n’est pas la même chose.
Pendant ce temps, il faut payer pour survivre à l’intérieur même des systèmes censés protéger.
Une mammographie, une IRM et une échographie des ovaires annuellement : 2 200 $ par année au privé.
Parce que je n’ai pas d’assurance collective qui me protège.
Parce que le système public ne donne pas toujours accès au suivi nécessaire. Et pourtant, cela fait 17 ans que je cotise à la RAMQ.
Parce qu’il existe des files d’attente visibles et d’autres invisibles.
Parce que la santé des femmes demeure reléguée, minimisée, retardée.
Et parce que gagner moins signifie souvent payer davantage, autrement, silencieusement.
Alors voilà pourquoi j’ai décidé d’écrire.
Avec mes 6 200 $ de moins en moyenne.
Avec mes 2 200 $ de moins pour ma santé de femme.
Avec toutes ces années de retard pour mettre de l’argent de côté, préparer une retraite ou simplement accumuler un peu de ‘’sécurité’’ (très artificielle, on en conviendra).
Qui me paie, exactement ? Vous ?
Et les autres minorités invisibles qui n’ont pas le temps d’écrire ? Qui les paie pour les entendre ?
La précarité devient alors extrêmement concrète. Elle se joue dans ma capacité à conserver une colocation stable. Dans ma possibilité de rester fonctionnelle. Dans l’absence de filet si un cancer apparaît. Dans l’absence de chômage si l’entreprise cesse de tenir. Dans le fait que ma santé mentale elle-même devient une condition économique.
Et pourtant, cette précarité doit être racontée pour pouvoir parler. C’est là que quelque chose devient profondément inégal. Certaines personnes peuvent réfléchir au chaos depuis l’abstraction. D’autres doivent d’abord justifier leur droit à penser en exposant leurs conditions de vie. C'est ce que notre société impose depuis son patriarcat, qui est à l'origine même de la société industrielle.
Alors les enjeux et origines de nos crises sociétales ne sont peut-être pas seulement technologiques, économiques ou écologiques. Elles sont aussi dans cette répartition inégale du temps, de la sécurité et de la possibilité même de penser.
Parce que le temps n’est pas neutre.
Le temps pour écrire. Le temps pour ralentir. Le temps pour décroître. Ce temps-là est distribué socialement. Pendant que certain·es réfléchissent, le loyer se paie, le frigo se remplit, les systèmes continuent de tourner grâce au travail visible et invisible des autres.
Technologie : déplacer la charge plutôt que la partager
Lorsque des hommes refusaient de partager le travail domestique, on a inventé des machines. Le lave-vaisselle. La laveuse. Toute une industrie pour éviter de redistribuer réellement le temps et la charge du soin. Puis une partie des femmes les plus privilégiées ont transféré ce travail à d’autres femmes : immigrantes, précaires, racisées, invisibilisées.
Aujourd’hui, le fantasme consiste à transférer cela davantage aux robots.
Alors la question mérite d’être posée: le problème est-il uniquement la technologie? Ou la manière dont les sociétés organisent constamment le déplacement des coûts vers d’autres corps, d’autres territoires, d’autres vies?
Les « bébelles » technologiques détruisent le vivant, oui. Mais qui « jouit » réellement de l’intelligence artificielle, de l’informatique avancée, de ces débats technocritiques ? Bien moins d’un milliard de personnes sur la planète. Bien moins d’un huitième des personnes sur cette planète ! Une minorité mondiale privilégiée. Et parmi celles et ceux qui rêvent, financent, programment et imposent ces nouvelles technologies, ce sont encore majoritairement des hommes. Alors encore une fois, vous écrivez le récit sans nous. OSTIE ! Ça ne changera donc jamais ?
Et pendant que cette minorité, nous autres ici, débat de technologie — souvent avec raison, souvent avec urgence — une immense partie de l’humanité tente encore d’accéder à l’eau, à la nourriture, à un toit. Bien que l'origine patriarcale, coloniale, extractiviste depuis des millénaires et par la suite capitaliste depuis presque deux siècles, puisse en être la même, les conséquences, elles, ne sont pas égales sur l’ensemble de l'humanité et des vivants.
Qui écrit, qui parle, et avec quels avoirs ?
Parce que les origines des crises ne sont pas seulement “ailleurs”. Elles traversent aussi les aspirations des classes privilégiées à la sécurité, à l’accumulation et à la retraite.
Avec environ 150 000 $ d’avoirs – une maison, des REER, un CELI, une voiture, quelques placements –, vous faites partie des 10 % les plus riches de la planète. Et ces 10 % contribuent à 48 % de la pollution mondiale. Pas seulement par leurs modes de vie, mais par leurs placements, leurs crédits, leurs investissements. L’argent agit dans le réel. Il organise le monde. Derrière les grandes entreprises, il y a des actionnaires. Et ces actionnaires ne sont pas une abstraction : ce sont nous, cherchant une retraite, une stabilité, un minimum de sécurité dans un système qui les inquiète elles-mêmes.
Alors la question reste entière :
Qui parle ?
Qui écrit ?
Et surtout, avec quels avoirs ?
Et je terminerai avec un dernier paradoxe.
Alexandre Dumas avait Auguste Maquet. Et ce n’était pas exceptionnel.
Pendant longtemps, les écrivains, les intellectuels, les hommes de pouvoir ont eu des secrétaires, des épouses, des assistant·es, des porte-plumes littéraires, des personnes invisibles qui tenaient les archives, tapaient les textes, répondaient aux lettres, organisaient le quotidien ou participaient directement à l’écriture.
Le génie a souvent eu du personnel caché.
Aujourd’hui, mon porte-plume est technologique. Oui, j’ai utilisé une IA pour corriger ce texte, en me doutant très bien de l'interdiction éventuelle d'une telle pratique dans cette revue. Le paradoxe parfait pour un article technocritique. Mais les idées sont les miennes, l’écriture, le ton. La colère aussi. Les contradictions également.
Et surtout : contrairement à Zola et à beaucoup d’autres grands auteurs bourgeois, je n’ai pas pu m’isoler du monde pour avoir le temps de penser et d’écrire pendant que d’autres faisaient tourner le reste de ma vie.
Alors maintenant, je ferme mon ordinateur. Et je retourne à mes fourneaux.
Merci à Delphine Jaffres pour son temps attentif de relecture et de soutien.
Se mettre à nu, demande parfois des alliées. Merci à elle.