LA FABRIQUE DES ENFANTS NORMÉS
On aime raconter une histoire rassurante : celle d’un progrès moral et politique qui aurait transformé l’enfant, autrefois propriété du père dans les sociétés patriarcales, en un sujet de droits reconnu, protégé et écouté. De l’Antiquité à nos sociétés contemporaines, le récit semble clair : l’enfant serait passé d’un statut d’objet à celui de sujet.
Mais cette narration, si séduisante soit-elle, masque une réalité plus complexe. Car si l’enfant n’est plus juridiquement une propriété, il demeure pris dans des rapports de pouvoir qui limitent profondément son autonomie réelle. Loin d’avoir disparu, la domination s’est transformée.
Cela fait vingt ans que je travaille auprès des enfants comme pédopsychiatre. Vingt ans pendant lesquels j’ai vu combien l’enfant, certes, n’est plus propriété visible de l’adulte mais plus tragiquement projet invisible de l’adulte et de la société capitaliste.
Dans le droit romain, la patria potestas conférait au père un pouvoir absolu sur ses enfants. Il avait le choix de garder le nourrisson (habituellement un bébé garçon et en santé) ou d’exposer celui-ci — c’est-à-dire le déposer devant chez lui, pour qu’il soit récupéré, le plus souvent comme esclave. À travers l’enfant objet d’appartenance, ce sont tous les objets de transmission (du nom, du patrimoine, du statut social) qui se jouaient. Il n’était pas question de reconnaissance de son individualité. Considéré comme être inférieur, incomplet, uniquement mu par ses instincts, comparé à l’animal, il était confié à des tuteurs pour être façonné et rendu au patriarche vers 12 ans, lorsqu’il était prêt à être digne citoyen et prolongation des privilèges dont il avait hérité.
La « modernité » rompt progressivement avec cette conception, reconnaissant à l’enfant une pensée propre et un développement singulier et spécifique, lui conférant des droits. Il devient objet d’études (médicales, psychologiques), ce qui permet des avancées essentielles dans la baisse de la mortalité infantile et dans la compréhension de son fonctionnement propre. Il devient aussi très vite objet de marketing, autour du développement du jouet, et devient un client à cibler et à séduire. Ainsi la rupture avec l’idée de l’enfant comme objet d’appartenance de l’adulte et de la société est malheureusement partielle. Elle ne marque pas la fin du pouvoir mais bien son déplacement et son invisibilisation, le rendant aux yeux de tous, sournoisement bienveillant.
La domination contemporaine invisible et banalisée sur les enfants a été définie comme l’infantisme (childism) par la philosophe politique américaine Elizabeth-Young Bruel, désignant la discrimination à l’égard des enfants, qui consiste à les disqualifier en raison de leur âge mais aussi de leur dépendance à l’adulte. Bien que réel, l'infantisme est difficilement accepté comme une forme d’oppression puisqu’il est justifié au nom de la protection, de la bienveillance et de l’éducation. Le pédiatre psychanalyste Winnicott ne disait-il pas en son temps qu’un enfant seul n’existe pas ? Le sens réel et profond mais détourné de ce qu’il évoquait permet encore à de nombreux adultes de se positionner dans une forme de toute-puissance hiérarchique vis-à-vis de l’enfant. Pourtant, il évoquait la nécessité d’un lien d’attachement sécure, qui requiert pour cela un accordage affectif, émotionnel dans une relation horizontale et de respect. Ainsi, la relation toujours asymétrique permet à l’adulte de conserver le monopole de la définition du vrai, du raisonnable et du légitime. L’enfant, lui, est sommé de s’y conformer.
S’il ne plie pas assez, ou pas assez vite, il est disqualifié, de façon insidieuse mais quotidienne, dans la minimisation de ses émotions (parfois au point même d’une extinction), d’un déni de sa parole, d’un refus de ses questionnements (critiques et pertinents) en le renvoyant à un « tu comprendras plus tard »… Aussi, cet infantisme se joue dans l’interprétation de comportements et de manifestations d’enfance (immaturité, agitation, turbulence, bruit, cris, tempêtes émotionnelles) comme des manques ou des excès plutôt que comme des expressions inhérentes à son âge.
C’est là où l’on appelle le spécialiste pour diagnostiquer le problème, ce que les professionnels habitués au discours objectivant et capitaliste de la dysfonction vont appeler « bris de fonctionnement ».
Ainsi, l'infantisme, dans sa non-reconnaissance de la singularité de l’enfance, pousse très vite chaque parent à s’inquiéter lorsque la jeune pousse sort du rail. Il faut la redresser vite et bien. On rentre donc dans une agriculture intensive de l’enfance. Comme le système productiviste et extractiviste nous permet d’avoir des fraises rouges (mais insipides) sur la table à Noël, l’agriculture intensive de l’enfance nous propose des enfants calibrés, normés, tous pareils : une monoculture d’enfants, en quelque sorte.
On se félicite donc, dans les grands sommets pour l’enfance, que celle-ci soit devenue sujet de droit. Mais ne soyons pas dupes : l’enfant demeure un sujet sous condition.
Si la domination infantiste s’exerce au sein des familles au travers du maintien d’une éducation encore trop souvent coercitive et faite de violences éducatives « ordinaires », elle est présente dans d’autres institutions qui prennent « en charge » les enfants. Si l’on se réfère à Michel Foucault, le pouvoir ne s’exerce plus principalement par la contrainte directe, mais à travers des dispositifs diffus de normalisation. Il ne s’agit plus de posséder les individus mais de les produire. Et quel est le meilleur endroit de production que l’école, dans laquelle l’enfant est précipité très tôt pour un exercice de remplissage (gavage ?), d’intervention, d’évaluation et de « formation » ? Si certains pensent encore naïvement que l’école est le lieu de transmission des savoirs, ils se trompent : elle impose des normes de comportement — attention, calme, obéissance, autorégulation — et transforme les écarts en problèmes à corriger. L’école est en effet le pourvoyeur majoritaire des enfants que je vois dans mon bureau. Dès les premières semaines d’entrée à l’école maternelle, l’enfant, immature, plongé dans un bain de socialisation brutale et dans un flot d’injonctions propre à éteindre sa nature, peine à se plier. Tout est encadré et chronométré : temps de pause, récréation avec multiples interdictions et surveillance, temps de repas. Comme à l’usine, l’enfant apprend très vite à fonctionner à l’horloge, dans la discipline et le respect d’une hiérarchie. Et plus il résiste, plus le système autour de lui se resserre : feuille de route qui note son comportement, repas dans le bureau de la technicienne en éducation spécialisée, privation de récréation : un petit système carcéral pour petits humains ? Pas loin. Pourtant derrière chaque comportement de ces enfants, il y a une analyse à faire, afin de saisir ses besoins : défis d’apprentissage, enjeux familiaux, intimidation, etc. Le système éducatif mû par les principes capitalistes se doit d’être efficace, rapide et ne peut se pencher sur l’individu. Il n’a pas le temps de cette analyse systémique et préfère rapidement éteindre le comportement. Dans un système qui parle productivité, efficacité, évaluation, individualisme et compétition, chercher la racine de ce qui se joue pour l’enfant est trop… radical ! On préfère se retrancher derrière la norme d’un comportement attendu. Point.
Pierre Bourdieu montre que ces normes ne sont pas neutres. Elles valorisent certaines dispositions — souvent liées à des contextes sociaux spécifiques — et en disqualifient d’autres. L’enfant trop agité, trop sensible, trop lent ou trop imaginatif devient rapidement « en difficulté », voire « problématique ». Ce processus constitue une violence symbolique : il impose des critères invisibles tout en faisant porter à l’enfant la responsabilité de son inadéquation. Il implique, au-delà de cela, le système de santé qui va participer à ce cirque sociétal par la pathologisation de l’enfance. Des comportements autrefois considérés comme faisant partie de la variabilité normale (agitation, rêverie, opposition) sont de plus en plus interprétés à travers des critères spécifiques, définis par des associations d’experts. Notre spécialité est donc instrumentalisée par le système capitaliste afin de justifier et d'étiqueter tout comportement (qui sortirait du rail ou qui s’opposerait à ses principes). Là encore, ne soyons pas dupes de la façon dont les experts psychiatres et pédopsychiatres sont régulièrement sollicités pour servir des alibis individuels et pathologisants à des enjeux systémiques.
Le psychiatre Julian de Ajuriaguera l’a d’ailleurs parfaitement écrit : « Le rôle du psychiatre n'est pas de « psychiatriser » la vie, [...] la psychiatrie ne doit pas être un alibi pour l'absence de réponse sociale aux problèmes sociaux ». Comme l’avait anticipé Ivan Illich, les sociétés modernes tendent à étendre le domaine du diagnostic à des dimensions toujours plus larges de l’existence. L’enfance devient ainsi un terrain privilégié de classification, de correction et d’intervention. Un enfant qui fait une colère ? Attention, s’il en fait plus de x par mois, ce sera un trouble explosif intermittent (rassurez-vous, il y a une pilule). Une jeune fille qui exprime sa colère de façon trop intense — la colère étant encore genrée et jugée inacceptable par le système patriarcal qui nous veut dociles et douces — et c’est le diagnostic de trouble de personnalité borderline. Ainsi, notre spécialité psychiatrique et les savoirs psychologiques participent à une nouvelle forme de gouvernement des individus.
Ces transformations agissent au travers des institutions (famille, école, soins notamment) mues par le capitalisme néolibéral. En valorisant la productivité, l’efficacité et la prévisibilité, ce système favorise des individus capables de s’adapter même si cela signifie s’adapter à un système malade. L’objectif de la médecine étant ici d’aider à tenir, de faciliter la soumission et d’éteindre l’indignation. Anesthésier pour éviter les sursauts. Optimiser, aussi. Libre en apparence, l’enfant est en réalité fortement corrigé en fonction d’attentes sociales mais aussi économiques. Il devient objet de considération et d’investissement économique. Le prix Nobel James Heckman a d'ailleurs lancé sa célèbre théorie selon laquelle chaque dollar investi dans l’éducation ou dans le développement des jeunes enfants génère un retour sur investissement élevé, faisant de l’enfant un investissement productif plutôt qu’un individu à la valeur intrinsèque. Il reste pris dans une économie du pouvoir qui le constitue, le catégorise et le normalise. On investit dans notre enfant et on est donc en droit d’avoir un retour sur investissement : quitte à le booster, à optimiser ses résultats, même avec une pilule.
Pour finir, il me semble nécessaire de reconnaître l’infantisme comme une forme de discrimination sans pour autant nier les besoins spécifiques de l’enfant ni abolir toute forme d’autorité. Il s’agit plutôt de repenser la relation éducative comme une relation asymétrique mais non oppressive, fondée non sur la disqualification, mais sur la responsabilité. N’oublions pas d’ailleurs que la racine du mot autorité vient du latin auctoritas, lui-même dérivé du verbe augere, qui signifie « faire grandir », « augmenter », « faire croître ». Ainsi, l’autorité renvoyait à la capacité d’accompagner et de soutenir le développement de l’autre ! De mettre tout en place pour être une forme de tuteur contre lequel et autour duquel, notamment, la petite pousse de l’enfance peut, tranquillement, grandir et s’épanouir.
Ainsi, pour lutter contre l’agriculture intensive de l’enfance, monoculturelle, extractive et qui en tarit la source, nous pourrions devenir des jardiniers permaculturels, attentifs, qui considèrent le jardin de l’enfance non pas comme leur terrain d’exploitation ou de production, mais comme un espace à penser. Un espace dans lequel le jardinier est partie prenante, non en position verticale et sachante mais dans la reconnaissance de l’interdépendance de tous pour la force et la résilience de son jardin. Dans ce cas-là, pas besoin de tuteurs raides pour dresser, pas besoin d’engrais chimiques ou d’herbicides. On ne projette pas de transformer un pissenlit en rose ou en lys et vice-versa. Chacun a sa place et sa raison d’être dans l’espace et chacun fait profiter l’autre de ses potentiels et de ses richesses. C’est la force de la biodiversité !